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Portrait - Adrien Tallent

« L’Europe à l’épreuve du numérique et de l’intelligence artificielle : souveraineté technologique et projet politique »

En décembre 2025 j’ai soutenu une thèse de philosophie intitulée « Un contrat social à l’ère numérique : promesses technologiques et défis politiques » à Sorbonne Université. Ce travail s’est construit à l’intersection de la philosophie politique, de l’éthique, de la philosophie des techniques. L’objectif était d’étudier les transformations de l’idée philosophique de contrat social lorsque des dispositifs techniques numériques influencent et participent à l’organisation du commun. Il s’agissait ainsi de penser un « contrat social renouvelé » dans le contexte numérique pour (i) faire face aux changements et menaces que le numérique induit et (ii) pour tenter de penser un numérique alternatif pouvant être au service de la démocratisation des sociétés. Mon parcours m’a conduit à articuler cette réflexion théorique à des expériences concrètes, ou « appliquée », notamment dans le cadre d’un contrat doctoral CIFRE de trois ans avec SNCF Réseau, où j’ai travaillé sur l’éthique de l’IA, la gouvernance des données et de l’IA et les transformations organisationnelles liées aux technologies numériques.

Ma recherche actuelle prolonge cette réflexion en la déplaçant vers l’Europe contemporaine. Dans le cadre de ce contrat postdoctoral, je m’intéresse à la manière dont le numérique et l’intelligence artificielle reconfigurent l’idée de l’Europe (comme espace politique, de régulation, de souveraineté…). L’objectif est d’étudier les politiques européennes du numérique, mais aussi plus largement de comprendre ce que celles-ci révèlent de l’Europe comme forme politique à l’ère numérique. À travers ses régulations – notamment l’AI Act, le Digital Services Act (DSA), le Digital Markets Act (DMA) – et les débats autour de la cybersécurité, des infrastructures techniques (« le stack » technologique), et de la place des plateformes dans la société, l’Union européenne ne cherche pas seulement à réguler des technologies nouvelles mais tente aussi de définir une certaine manière de gouverner le monde numérique en projetant ses valeurs (disons son contrat social) dans le monde numérique, qui par essence, semble lui échapper. L’Europe ne cherche ainsi pas seulement à encadrer de nouvelles technologies, elle tente aussi de définir un mode propre d’existence politique dans un environnement technique mondialisé et tendu

La question principale qui guide ma recherche est la suivante : comment l’Europe construit-elle, à travers les politiques du numérique et de l’intelligence artificielle, une forme de souveraineté technologique, et que révèle cette construction sur son identité culturelle et politique ? Cette question s’inscrit dans plusieurs débats actuels autour notamment de la régulation de l’IA, de la puissance des grandes entreprises technologiques (les « Big Tech »), de la protection des droits fondamentaux, de la dépendance européenne aux infrastructures privées, mais aussi plus généralement de la crise des formes démocratiques de légitimité.

L’hypothèse centrale est que le numérique constitue désormais, pour l’Europe, un enjeu de souveraineté technologique et plus profondément de refondation politique. Cette souveraineté ne doit pas être comprise dans un sens purement industriel ou géopolitique, comme il est le plus souvent mis en avant. Elle désigne aussi la tentative de faire exister une « manière européenne » de gouverner les technologies, de les inscrire dans un cadre normatif, et de préserver une capacité collective de décision face à des infrastructures, des plateformes et des modèles techniques largement structurés par d’autres puissances.  

J’aborde ces questions à partir d’une démarche interdisciplinaire avec un double encadrement de cette recherche : Céline Spector en philosophie politique et Arnaud Latil en droit du numérique. La philosophie politique me permet d’interroger les notions de souveraineté, de légitimité, de responsabilité et de replacer ces notions dans une généalogie politique européenne. Le droit me permet d’analyser les régulations contemporaines et d’étudier la manière dont elles entrent en résonnance ou en dissonance avec les notions philosophiques et politiques citées précédemment. L’enjeu scientifique de ce travail est donc de proposer une lecture politique du numérique européen. Il s’agit de montrer que les grandes plateformes et infrastructures numériques exercent aujourd’hui une forme de pouvoir de fait, « un Léviathan illégitime », parfois comparable à des institutions privées mais sans mandat démocratique explicite. Face à cette situation, l’Union européenne cherche à réinscrire le cyberespace dans un ordre de droit, de responsabilité et de contrôle démocratique. Mais cette ambition demeure traversée par des tensions entre la régulation et l’innovation, entre l’autonomie et la dépendance, ou entre la souveraineté technologique et l’ouverture des marchés…. Et par le fait que la question d’une Europe comme continent numérique ne peut être dissociée des conflits et des enjeux industriels qui accompagnent sa tentative de devenir une puissance politique du numérique en sortant de sa dépendance industrielle et technique.

Dans ce cadre, l’Initiative Europe permet d’inscrire cette recherche dans un espace de dialogue interdisciplinaire avec des collègues travaillant sur l’histoire, le droit, la philosophie, les sciences politiques, la littérature ou les études de civilisation. Les séminaires, les échanges collectifs et les financements associés offrent les conditions nécessaires pour structurer un corpus, organiser une journée d’étude sur l’intelligence artificielle et la souveraineté technologique en Europe, et préparer des publications collectives. Tout au long de l’année universitaire, j’organise ainsi un séminaire intitulé « Europe numérique, souveraineté technologique et formes contemporaines du pouvoir ». Ce séminaire aura pour fonction de structurer une communauté de recherche transversale autour des transformations numériques de l’Europe et de favoriser le dialogue entre plusieurs disciplines notamment le droit, la philosophie, l’histoire, la science politique et les sciences de l’information et de la communication.

Enfin, ce travail de recherche nourrira des publications régulières, des échanges institutionnels la préparation d’un dossier thématique et/ou d’une publication collective, ainsi que l’amorce d’un projet collaboratif plus large sur l’Europe numérique et les formes contemporaines de gouvernement technologique.

Source image : Photo de İsmail Enes Ayhan sur Unsplash

Adrien Tallent, post-doctorant

« L’Europe à l’épreuve du numérique et de l’intelligence artificielle : souveraineté technologique et projet politique »

Encadré par Céline Spector (Philosophie politique), Arnaud Latil (droit)

Unité de recherche : Laboratoire Sciences, Normes, Démocratie (SND, UMR 8011)
Disciplines : philosophie politique, droit
Liens : LinkedIn & HAL

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