Séminaire « Érosion démocratique et montée de l'autoritarisme en Europe »
Présentation
Le concept d’érosion démocratique (democratic backsliding) a été utilisé par Nick Sitter et Elisabeth Bakke à propos de l’Europe en 2019 afin de caractériser les processus de dégradation de la qualité de la démocratie parmi les pays membres de l’Union européenne. Il prolonge celui de « démocratie illibérale » utilisé pour faire référence à des régimes reposant sur la souveraineté du peuple comme fondement exclusif de la légitimité démocratique et sur l’intervention de l’exécutif afin de réduire le rôle des contre-pouvoirs aux dépens de l’État de droit.
Loin de désigner exclusivement la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne, où le recul de l’indépendance du pouvoir judiciaire, de la liberté d’expression et des droits fondamentaux a été tangible, la dé-démocratisation semble atteindre à divers degrés plusieurs pays fondateurs de l’Union européenne, dont les Pays-Bas et l’Italie. Quels sont les mécanismes à l’œuvre dans les processus d’autocratisation, notamment là où l’extrême droite participe aux coalitions gouvernementales ? Comment concevoir les résistances des Cours constitutionnelles, de la société civile, des institutions culturelles ou des partis politiques qui permettent de freiner la montée en puissance du nationalisme et du souverainisme, et l’altération de l’Etat de droit ? Enfin, comment les ingérences étrangères et l’usage des manipulations sur les réseaux sociaux risquent-elles d’affecter ces processus dans les années à venir ?
Croisant des approches issues de l’histoire, des sciences politiques et de la philosophie politique, ce séminaire se donne pour objet d’analyser le présent à la lumière des expériences autoritaires et totalitaires qui ont affecté les démocraties en particulier en Europe, et au-delà partout dans le monde.
Programme 2025-2026
Programme 2026-2027
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Depuis le début des années 2000, on observe deux dynamiques politiques structurantes au niveau européen.
Tout d’abord, la montée des populismes qui détiennent désormais plus de 30 % des sièges dans les parlements nationaux des Etats membres de l’Union européenne (UE), contre moins de 10 % il y a vingt-cinq ans. En particulier, en dix ans, le poids des partis populistes d’extrême droite a presque doublé en Europe. Au sein des parlements nationaux, leur part de sièges est passé d’environ 10 % en 2017 à environ 20 % des sièges aujourd’hui. Cette dynamique concerne l’ensemble des pays de l’UE. Malgré leur diversité (nationale et partisane), et indépendamment des facteurs explicatifs (socio-économique, culture, politique et géopolitique), les « populismes » convergent vers un positionnement eurosceptique. Si les eurosceptiques se sont tactiquement éloignés des formes dures de rejet de l’Union à la suite du Brexit, les attitudes eurosceptiques dures et radicales restent présentes (cf. l’AfD en Allemagne).
Ensuite, la fragmentation croissante de la scène partisane. A l’échelle des vingt-cinq dernières années, le nombre de partis a augmenté dans dix-sept des vingt-sept Etats membres, les pays où la fragmentation a reculé étant principalement ceux d’Europe centrale ainsi que l’Italie. Cette fragmentation du paysage politique national accroît les difficultés à bâtir des majorités stables et le risque de gouvernements nationaux moins cohérents et plus faibles. La part des gouvernements composés de trois partis ou plus est passée d'environ 30-40 % au début des années 2000 à environ 60 % ces dernières années. Des évolutions similaires peuvent être observées à l’échelle de l’UE au sein des institutions européennes, tant au sein de la « branche exécutive » - Conseil européen et Commission européenne – qu’au sein de la « branche législative » - Parlement européen et Conseil de l’Union européenne.
Dans ce contexte de fragmentation politique accrue, et où la voix de la droite populiste et nationaliste est plus forte, le risque pour l’Union européenne est que se creuse l'écart entre l'ampleur des défis à relever et sa capacité à s'accorder sur des réponses ambitieuses. Cela concerne notamment la compétitivité de l’UE et son aptitude à renforcer les sources de croissance internes, face aux risques croissants de fragmentation du commerce international, à la politique commerciale protectionniste très brutale des États-Unis et aux subventions massives accordées par la Chine à ses entreprises ; et par ailleurs, le positionnement stratégique de l’UE et sa sécurité, dans un monde où elle semble comparativement moins déterminée et unie dans l'affirmation de ses intérêts et de ses valeurs que d'autres grandes puissances géopolitiques telles que les États-Unis, la Chine ou la Russie.
La fragmentation présente à cet égard des risques importants. Un risque politique, parce que l’incapacité de décider accroît l’insatisfaction populaire et nourrit le populisme, qui à son tour renforce la fragmentation politique. Ensuite un risque économique, parce que l’incertitude politique conduit les acteurs économiques à différer leurs investissements, ce qui pèse sur la croissance et l’emploi. Et enfin un risque stratégique, parce que l’incapacité à décider affaiblit l’UE et ses Etats membres face aux autres puissances : dans une situation de vulnérabilité accrue en termes de compétitivité et de sécurité, l’Europe est d’autant plus exposée que sa fragmentation politique l’empêche de s’entendre et de décider ; un système européen fragmenté a plus de difficultés à répondre non seulement aux régimes autoritaires mais aussi à des Etats-Unis disposant d’un gouvernement appliquant un programme radicalisé par la polarisation interne. Ces risques sont d’autant plus forts dans le contexte actuel de reconfiguration des relations internationales caractérisé par l’affirmation dominante d’une logique oligarchique autoritaire et illibérale autour des orbites chinoise, russe et américaine.
Dans ce contexte, la question décisive est de savoir comment organiser un tel système politique fragmenté face à l’« alliance » contre-nature des oligarchies autoritaires et illibérales qui trouve son point de convergence dans l’attaque contre ce qu’incarne l’UE : une communauté politique et juridique attachée à un ordre constitutionnel démocratique qui protège les libertés et la règle de droit, et repose sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs, au fondement de la démocratie libérale. Eliminer ce modèle conduirait à ouvrir la voie à l’exercice arbitraire du pouvoir et à remettre en cause l’égalité entre les citoyens.
Face à de tels défis, les coûts d’une incapacité à décider appellent à un changement d’approche qui permette une prise de décision efficace et légitime même dans une situation de fragmentation politique : in fine, l’urgence est de combler l’écart entre les attentes du Demos et le mode d’action du Kratos.
Ce compte-rendu a été rédigé par Adèle d’Ascia, étudiante du Master « Affaires européennes »
Le 25 novembre 2025, l’Initiative Europe a organisé une conférence avec le professeur Quassim Cassam (Université de Warwick), intitulée « The Problem with ‘Misinformation’ ». Présidée par Céline Spector, cette deuxième séance du séminaire « Érosion démocratique et montée de l'autoritarisme en Europe » s’inscrivait dans une réflexion plus large sur l’interprétation des bouleversements politiques récents. L’objectif de Cassam était de questionner la place souvent centrale accordée à la désinformation dans l’explication d’événements tels que le référendum sur le Brexit ou l’élection présidentielle américaine de 2016.
Dès l’ouverture de son intervention, Quassim Cassam évoque le choc ressenti par une grande partie du public — ainsi que par lui-même — à l’annonce du résultat du Brexit. Le même sentiment s’est manifesté quelques mois plus tard aux États-Unis après la victoire de Donald Trump à l'élection présidentielle. Ces réactions émotionnelles intenses, qu’il regroupe sous l’expression de « 2016 derangement syndrome », constituent selon lui un point essentiel pour comprendre la manière dont nombre d’observateurs ont interprété ces événements que l’on avait crus impossibles.
Ce constat l’amène à formuler une interrogation plus profonde : comment comprendre que des millions d’individus aient voté de manière apparemment irrationnelle ? Pour Quassim Cassam, cette question relève de ce qu’il nomme la « how-possible question », laquelle surgit lorsqu’un événement contredit un ensemble de présupposés préalables. Ici, le postulat implicite (prémisse P) est que des électeurs rationnels et bien informés n’auraient ni voté pour le Brexit ni soutenu Donald Trump. Si l’on admet cette prémisse, alors il devient nécessaire de rechercher une explication externe, ce qui ouvre la voie à l’hypothèse de la désinformation.
Quassim Cassam introduit ici le concept de désinformation. Celui-ci ne désigne pas uniquement la circulation de contenus faux ou trompeurs ; il correspond à un cadre explicatif structurant par lequel certains acteurs interprètent des comportements politiques qui leur semblent irrationnels. Ce discours est particulièrement prégnant parmi les professionnels de l’information, de l’analyse et de la production symbolique — que Cassam appelle les « symbolic capitalists ». Ces derniers sont enclins à interpréter les événements politiques à travers le prisme de la qualité de l’information et trouvent dans l’idée de désinformation une explication cohérente, intellectuellement rassurante et compatible avec leurs propres valeurs.
Dans ce contexte, Quassim Cassam distingue deux stratégies permettant de répondre à la how-possible question. Tout d’abord, la stratégie de rejet qui conteste la prémisse P elle-même. Ensuite, la stratégie d’acceptation qui admet la prémisse P et cherche comment un événement perçu comme impossible a néanmoins pu survenir. Deux modèles en découlent : le modèle du déficit, selon lequel les électeurs auraient manqué de compétences cognitives ou éducatives ; et le modèle de la désinformation, qui attribue les choix électoraux à l’influence de contenus trompeurs. Ces modèles séduisent en ce qu’ils permettent aux opposants du Brexit ou de Trump de préserver la conviction que leurs propres positions étaient rationnelles et manifestement justes.
Le conférencier souligne toutefois les limites profondes de ces explications. Le modèle du déficit repose sur des hypothèses contestables : d’une part, l’idée selon laquelle voter contre ses intérêts économiques serait irrationnel ; d’autre part, celle selon laquelle la majorité des partisans du Brexit ou de Trump aurait effectivement agi ainsi. Ce modèle risque en outre de nourrir une vision condescendante de l’électorat. Quant au modèle de la désinformation, il rappelle qu’il est souvent difficile de déterminer objectivement ce qui relève véritablement de la désinformation, car les faits sont interprétés différemment selon des présupposés politiques ou normatifs. Le discours de la désinformation remplit par ailleurs plusieurs fonctions : il peut servir à délégitimer les positions adverses, à apaiser la déception politique en imputant l’échec à des facteurs externes, ou encore à renforcer la cohésion morale d’un groupe social donné.
Face à ces insuffisances, Quassim Cassam propose une troisième voie : l’approche de mise en sens (sense-making approach). Il s’agit d’une démarche visant à comprendre les opinions politiques divergentes à partir des perspectives adoptées par ceux qui les expriment. Cette approche implique un effort interprétatif consistant à saisir comment certains choix prennent forme dans l’expérience vécue des individus. Cette démarche requiert la suspension temporaire de ses propres présupposés, la prise en compte de la position sociale de l’observateur et la reconnaissance de la rationalité fondamentale — bien que faillible — des agents politiques. Cette approche, selon lui, permet de dépasser les explications simplistes qui réduisent des phénomènes complexes à des déficits individuels ou à des manipulations informationnelles. Elle invite à une attitude plus patiente et plus ouverte à l’égard du désaccord politique, fondée sur l’enquête, la contextualisation et la compréhension plutôt que sur le diagnostic ou la recherche de réassurance.
À l’issue de l’exposé, un riche échange s’est engagé entre Quassim Cassam et Céline Spector, qui a rappelé que, malgré la pertinence de la critique formulée par Cassam, certains cas démontrent que la désinformation a effectivement joué un rôle, parfois reconnu par la suite. Elle a aussi souligné que le soutien au Brexit ne provenait pas uniquement de groupes marginalisés économiquement : des universitaires l’ont défendu au nom de principes de souveraineté ou de démocratie. Ensuite, les discussions avec le public ont mis en évidence plusieurs enjeux majeurs : l’influence potentielle des propagandes étrangères lors de crises, les limites du sense-making face à certaines croyances hermétiques, ou encore l’impact de l’affaiblissement des institutions sur les conditions d’un débat public. Plusieurs interventions ont également montré que l’approche du sense-making possède une portée dépassant la sphère politique.
En conclusion, la conférence de Quassim Cassam montre que réduire l’explication des événements politiques contemporains à la seule désinformation conduit à une vision simpliste et trompeuse. En proposant l’approche du sense-making, il nous invite à renouveler la manière d’appréhender les choix politiques et, plus largement, à repenser la nature même du désaccord en démocratie. Plutôt que de présupposer l’irrationalité ou l’ignorance d’autrui, il encourage une posture d’interprétation et de compréhension, indispensable à toute analyse politique rigoureuse.
Ce compte-rendu a été rédigé par Siqiang XIAN.
Cette séance du séminaire « Érosion démocratique et montée de l’autoritarisme en Europe », organisée sous l’égide de l’Initiative Europe et modérée par Céline Spector, accueillait Aliénor Ballangé, titulaire de la chaire Europe & Démocratie attribuée conjointement par l’Institut d’études avancées et par Sorbonne Université. Son intervention, intitulée « Que peuvent les mécanismes de délibération citoyenne en contexte d’érosion démocratique ? », s’inscrivait dans une réflexion plus large sur la place des citoyennes et citoyens dans un environnement politique profondément transformé. À l’heure où se conjuguent affaiblissement des contre-pouvoirs, polarisation du débat public et remise en cause des normes libérales, l’enjeu était d’évaluer ce que les dispositifs délibératifs peuvent encore accomplir, et dans quelles limites.
Aliénor Ballangé a d’abord rappelé que l’essor des mini-publics — au sens strict défini dans sa présentation, c’est-à-dire des dispositifs rassemblant un petit groupe de citoyens tirés au sort, réunis pour délibérer dans des conditions d’information équilibrée, de facilitation neutre et de discussion structurée — intervient paradoxalement dans un moment où les régimes démocratiques montrent des signes inquiétants de fragilisation. Elle a insisté sur les trois éléments constitutifs de ces dispositifs : leur composition, fondée sur une sélection aléatoire assurant une représentativité sociale minimale ; leur fonctionnement, organisé autour d’un accès à l’expertise pluraliste et d’échanges encadrés ; enfin leur finalité, qui consiste non pas à exprimer une opinion immédiate mais à formuler un jugement délibéré, produit d’un travail collectif. Si ces formats sont parfois perçus comme des laboratoires démocratiques, leur développement coïncide néanmoins avec la montée de l’illibéralisme et l’érosion de la confiance envers les institutions représentatives. Aliénor Ballangé en a déduit que leur potentiel ne peut être compris qu’en tenant compte de ce paradoxe : les mini-publics offrent un espace de discussion particulièrement exigeant, mais leur déploiement intervient précisément au moment où les conditions qui rendent la délibération possible — pluralisme médiatique, transparence institutionnelle, espace public non polarisé — tendent à se détériorer.
L’intervenante est revenue sur les résultats généralement observés dans les mini-publics : malgré la défiance ambiante, les citoyens mobilisés dans ces dispositifs manifestent une réelle capacité à délibérer et à formuler des recommandations réfléchies. Ce constat, loin d’être anecdotique, montre que les dispositions normatives qui soutiennent la discussion démocratique demeurent présentes, même si elles sont moins visibles dans l’espace public élargi. Mais cette potentialité ne saurait être interprétée comme une garantie de robustesse. La qualité interne de la délibération ne dit rien de son impact externe : pour que les résultats d’un mini-public circulent au-delà du groupe de participants, encore faut-il que les médias jouent leur rôle d’intermédiaire, que la société civile puisse s’en saisir, et que les institutions acceptent de les considérer autrement que comme des contributions symboliques.
À partir de ce décalage structurel, Aliénor Ballangé a proposé d’examiner de manière nuancée les différentes fonctions que peuvent assumer les mini-publics en période d’érosion démocratique. Elle a d’abord évoqué leur fonction technique, pertinente pour traiter des problèmes relativement circonscrits, mais dont la portée demeure limitée lorsque l’exécutif monopolise la prise de décision. Elle a également mis en lumière une fonction éducative : dans des contextes où la culture civique est affaiblie, les mini-publics peuvent offrir des conditions d’apprentissage démocratique particulièrement précieuses. Toutefois, elle a souligné que cette dimension peut être détournée, comme l’ont montré plusieurs exemples en Europe centrale où la participation citoyenne a été mobilisée à des fins de légitimation plutôt que de délibération authentique.
L’exposé a insisté sur la dimension informationnelle de ces dispositifs : un mini-public peut produire des synthèses rigoureuses et clarifier des enjeux complexes, mais cette contribution dépend entièrement des conditions de circulation de l’information. En l’absence de médias pluralistes ou lorsque les autorités contrôlent étroitement l’agenda public, les effets de ces travaux demeurent confinés à un cercle restreint. L’intervenante a également discuté de la fonction militante que certains dispositifs peuvent revêtir lorsque leur existence même contribue à défendre des pratiques démocratiques menacées, bien que cette orientation les expose à des formes plus directes de marginalisation ou de répression.
Enfin, Aliénor Ballangé a abordé la fonction de surveillance citoyenne, peut-être la plus ambitieuse, qui consiste à utiliser les mini-publics pour enquêter sur des abus de pouvoir ou évaluer des politiques sensibles. Une telle fonction exige, là encore, des garanties institutionnelles fortes ainsi qu’un accès à l’expertise, des conditions rarement réunies dans les environnements où l’érosion démocratique est la plus avancée. Elle a souligné que ces limites ne doivent pas conduire à disqualifier ces dispositifs, mais invitent plutôt à les envisager comme des ressources partielles, dont l’efficacité dépend étroitement de l’ensemble du système démocratique.
Dans la discussion qui a suivi, plusieurs interventions du public ont permis de revenir sur la tension centrale mise en lumière par l’exposé : les mini-publics sont capables de produire une délibération exigeante et d’incarner un idéal démocratique fort, mais leur portée dépend entièrement de la manière dont ils sont articulés aux institutions existantes. Leur potentiel de transformation réelle reste faible lorsque le pouvoir exécutif peut aisément en neutraliser les effets, ou lorsque les acteurs intermédiaires ne sont plus en mesure de relayer leurs résultats. À l’inverse, dans des contextes institutionnels plus ouverts, ces dispositifs peuvent renforcer la légitimité des décisions publiques, contribuer à restaurer la confiance, et entretenir la culture délibérative indispensable à la vitalité démocratique.
Les interventions du public ont notamment porté sur la portée réelle des mini-publics lorsqu’ils sont mobilisés pour examiner des cas sensibles de mauvaise gouvernance ou de corruption, ainsi que sur les difficultés pratiques liées à la représentativité (les membres de ces panels ne sont pas toujours représentatifs de la population car beaucoup de citoyens sollicités refusent d'y participer) et à l’accès à l’information dans des environnements institutionnels fragilisés. Plusieurs participants ont souligné l’ambiguïté de la « fonction de surveillance », qui semble prometteuse sur le plan normatif mais se heurte à des limites évidentes dès lors que l’État contrôle les données ou que les relais médiatiques manquent de pluralisme. D’autres questions ont mis en avant les effets contrastés de la participation : si l’expérience délibérative peut renforcer la compétence civique et la confiance mutuelle entre participants, elle risque également de produire une forme de désillusion lorsque les recommandations peinent à trouver un écho dans l’espace public ou à être reprises par les décideurs.
En conclusion, Aliénor Ballangé a insisté sur le fait que les mini-publics ne constituent ni une alternative aux institutions représentatives ni un rempart autonome contre les dynamiques illibérales. Leur utilité est réelle, mais dépendante d’un environnement institutionnel et médiatique qui conditionne leur capacité d’influence. Ils peuvent nourrir des pratiques démocratiques précieuses et maintenir vivante l’idée de participation citoyenne, mais ne sauraient, à eux seuls, inverser les tendances profondes de l’érosion démocratique. Cette séance a ainsi rappelé la nécessité de penser simultanément les dispositifs participatifs et les structures institutionnelles qui leur donnent sens, afin de saisir ce que la délibération citoyenne peut — mais aussi ce qu’elle ne peut pas — accomplir dans les démocraties contemporaines.
Ce compte-rendu a été rédigé par Siqiang XIAN.
Le 28 mai 2026, dans le cadre du séminaire consacré à l’érosion démocratique et à la montée de l’autoritarisme en Europe, Daniel Kelemen, professeur de politiques publiques à Georgetown University, a présenté une réflexion sur les difficultés rencontrées par l’Union européenne face aux phénomènes de régression démocratique observés au sein de plusieurs États membres. Son intervention, actualisée à la lumière de la récente défaite électorale de Viktor Orbán en Hongrie, s’articulait autour de trois questions : pourquoi l’Union européenne a-t-elle tardé à réagir aux dérives autoritaires ? Pourquoi est-elle devenue plus ferme à partir de 2021-2022 ? Enfin, quelles leçons peut-on tirer de la situation hongroise pour l’avenir de l’intégration européenne ?
L’intervenant a d’abord rappelé le paradoxe fondamental auquel est confrontée l’Union européenne. Alors que l’article 2 du Traité sur l’Union européenne définit celle-ci comme une communauté fondée sur la démocratie, l’État de droit et les droits fondamentaux, plusieurs études internationales ont identifié, au cours des années 2010, la Hongrie et la Pologne parmi les pays connaissant les plus importantes régressions démocratiques au monde. Selon Kelemen, la Hongrie constitue le cas le plus abouti d’« autocratie électorale » : un régime dans lequel les élections subsistent mais où les conditions de la compétition politique sont progressivement faussées par la captation des médias, la mise au pas de la justice et l’utilisation des ressources publiques au profit du parti au pouvoir.
Pour expliquer la passivité prolongée de l’Union européenne, Kelemen avance trois facteurs principaux. Le premier est d’ordre partisan. Les grandes familles politiques européennes ont longtemps protégé leurs alliés nationaux afin de préserver leur poids au Parlement européen. Le cas du Fidesz au sein du Parti populaire européen (PPE) illustre particulièrement cette logique. Le deuxième facteur concerne les fonds européens. Selon l’orateur, ceux-ci ont parfois fonctionné comme une ressource permettant de renforcer des réseaux clientélistes et de consolider le pouvoir des gouvernements concernés. Enfin, la liberté de circulation au sein de l’Union a facilité l’émigration d’une partie des opposants potentiels, notamment des jeunes diplômés hongrois, réduisant ainsi la pression exercée sur le régime.
À ces éléments s’ajoutent des caractéristiques institutionnelles propres à l’Union européenne. Le poids des procédures intergouvernementales, les nombreuses décisions nécessitant l’unanimité et la représentation des États membres dans les institutions communes ont limité la capacité de réaction de l’Union. Kelemen a particulièrement insisté sur le fait que les institutions européennes ont souvent invoqué un manque d’outils juridiques alors qu’elles disposaient déjà de moyens d’action importants, notamment dans le domaine financier.
Selon lui, le tournant intervient à partir de 2021-2022. L’exclusion du Fidesz du PPE, le départ d’Angela Merkel, les pressions croissantes du Parlement européen et l’activation des mécanismes conditionnant les fonds européens au respect de l’État de droit ont profondément modifié le rapport de force. La suspension de plusieurs milliards d’euros de financements destinés à la Hongrie et à la Pologne marque ainsi le passage d’une logique de surveillance à une véritable politique de sanction. Daniel Kelemen considère que cette évolution a contribué à affaiblir le régime hongrois et à créer les conditions politiques ayant permis la victoire de l’opposition.
La discussion qui a suivi a permis de préciser plusieurs aspects de cette analyse. Interrogé sur le rôle personnel de Viktor Orbán, l’orateur a souligné sa capacité à agir de manière stratégique. Plutôt que de bloquer systématiquement les décisions européennes, celui-ci savait identifier les moments où il pouvait obtenir des concessions tout en évitant l’isolement complet. Cette habileté lui a permis de peser durablement sur certaines politiques européennes, notamment à propos de la Russie ou de l’Ukraine.
Plusieurs participants ont également questionné la responsabilité respective des institutions européennes dans la gestion des cas hongrois et polonais. Kelemen a établi une distinction entre un Parlement européen relativement actif dans la défense de l’État de droit, une Commission longtemps hésitante et un Conseil européen qu’il considère comme l’institution la plus réticente à engager des sanctions contre les gouvernements concernés.
Les échanges ont aussi porté sur l’avenir de l’Union. À propos de Giorgia Meloni, Daniel Kelemen a défendu une distinction entre l’orientation idéologique d’un gouvernement et ses actes concrets. Selon lui, l’Union ne doit pas sanctionner un gouvernement en raison de ses origines politiques, mais uniquement lorsqu’il viole effectivement les principes démocratiques ou le droit européen. Cette réflexion a conduit à une discussion plus large sur l’élargissement de l’Union européenne. L’intervenant estime que la crédibilité de futurs élargissements dépendra de la capacité de l’Union à démontrer qu’elle peut sanctionner efficacement les dérives autoritaires après l’adhésion et pas seulement avant celle-ci.
Enfin, plusieurs questions ont porté sur les tentatives des gouvernements illibéraux d’influencer les institutions européennes, notamment par la nomination de juges ou par la remise en cause du principe de primauté du droit européen. Kelemen a souligné que les gouvernements hongrois et polonais ont cherché à exploiter certains débats juridiques existants afin de justifier une interprétation plus souverainiste des traités européens.
En conclusion, Daniel Kelemen défend l’idée que l’autoritarisme constitue une menace non seulement pour les États concernés mais aussi pour l’ensemble du projet européen. Les gouvernements engagés dans cette voie ne cherchent plus à quitter l’Union ; ils tentent au contraire de transformer ses institutions de l’intérieur. La chute récente de Viktor Orbán représente donc une évolution encourageante, mais elle ne saurait être interprétée comme la disparition définitive du problème. Selon l’orateur, seule une politique européenne plus cohérente et plus ferme en matière d’État de droit permettra de préserver la crédibilité de l’Union et d’assurer la réussite de ses futurs élargissements.
Ce compte-rendu a été rédigé par Siqiang XIAN.
Organisation
Céline Spector
Laurent Warlouzet
Détails de chaque session
« The Problem with ‘Misinformation’ » par Quassim Cassam
Le 25 Nov. 2025
« The Two Crises of Democracy » par Rainer Forst
Le 06 Fév. 2026