• Identité culturelle et politique européenne

Séminaire « Érosion démocratique et montée de l'autoritarisme en Europe »

Présentation

Le concept d’érosion démocratique (democratic backsliding) a été utilisé par Nick Sitter et Elisabeth Bakke à propos de l’Europe en 2019 afin de caractériser les processus de dégradation de la qualité de la démocratie parmi les pays membres de l’Union européenne. Il prolonge celui de « démocratie illibérale » utilisé pour faire référence à des régimes reposant sur la souveraineté du peuple comme fondement exclusif de la légitimité démocratique et sur l’intervention de l’exécutif afin de réduire le rôle des contre-pouvoirs aux dépens de l’État de droit.

Loin de désigner exclusivement la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne, où le recul de l’indépendance du pouvoir judiciaire, de la liberté d’expression et des droits fondamentaux a été tangible, la dé-démocratisation semble atteindre à divers degrés plusieurs pays fondateurs de l’Union européenne, dont les Pays-Bas et l’Italie. Quels sont les mécanismes à l’œuvre dans les processus d’autocratisation, notamment là où l’extrême droite participe aux coalitions gouvernementales ? Comment concevoir les résistances des Cours constitutionnelles, de la société civile, des institutions culturelles ou des partis politiques qui permettent de freiner la montée en puissance du nationalisme et du souverainisme, et l’altération de l’Etat de droit ? Enfin, comment les ingérences étrangères et l’usage des manipulations sur les réseaux sociaux risquent-elles d’affecter ces processus dans les années à venir ?

Croisant des approches issues de l’histoire, des sciences politiques et de la philosophie politique, ce séminaire se donne pour objet d’analyser le présent à la lumière des expériences autoritaires et totalitaires qui ont affecté les démocraties en particulier en Europe, et au-delà partout dans le monde.

Inscription obligatoire

Programme

« Fragmentation et montée des populismes en Europe »
Thierry Chopin (professeur associé de science politique, Sorbonne Université)
Mardi 7 octobre, 18h-20h, amphi Molinié
« The Problem with ‘Misinformation’ »
Quassim Cassam (professeur de philosophie, Warwick, visiting in Paris)
Mardi 25 novembre, 18h-20h, amphi Molinié
« Que peuvent les mécanismes de délibération citoyenne en contexte d’érosion démocratique? »
Aliénor Ballangé (SU-IAS)
Mardi 16 décembre, 18h-20h, amphi Molinié
ANNULÉ
« The Two Crises of Democracy »
Rainer Forst (professeur de philosophie, Francfort)
Vendredi 6 février, 17h-19h, salle D 421
« The End of an Age of Democracy in Europe: Confronting the Present. »
Martin Conway (professeur d’histoire, Oxford)
Mardi 17 mars, 18h-20h, amphi Molinié
« Why appeasing autocrats poisons the European Union »
Daniel Kelemen (professeur de politiques publiques Georgetown University, Washington)
Jeudi 28 mai, 17h-19h, amphi Molinié
« Les Vingt enragées. Aux sources de la crise politique actuelle »
Carlo Invernizzi (professeur de sciences politiques, New-York)
Vendredi 24 novembre

Retour sur...

Depuis le début des années 2000, on observe deux dynamiques politiques structurantes au niveau européen. 

Tout d’abord, la montée des populismes qui détiennent désormais plus de 30 % des sièges dans les parlements nationaux des Etats membres de l’Union européenne (UE), contre moins de 10 % il y a vingt-cinq ans. En particulier, en dix ans, le poids des partis populistes d’extrême droite a presque doublé en Europe. Au sein des parlements nationaux, leur part de sièges est passé d’environ 10 % en 2017 à environ 20 % des sièges aujourd’hui. Cette dynamique concerne l’ensemble des pays de l’UE. Malgré leur diversité (nationale et partisane), et indépendamment des facteurs explicatifs (socio-économique, culture, politique et géopolitique), les « populismes » convergent vers un positionnement eurosceptique. Si les eurosceptiques se sont tactiquement éloignés des formes dures de rejet de l’Union à la suite du Brexit, les attitudes eurosceptiques dures et radicales restent présentes (cf. l’AfD en Allemagne).

Ensuite, la fragmentation croissante de la scène partisane. A l’échelle des vingt-cinq dernières années, le nombre de partis a augmenté dans dix-sept des vingt-sept Etats membres, les pays où la fragmentation a reculé étant principalement ceux d’Europe centrale ainsi que l’Italie. Cette fragmentation du paysage politique national accroît les difficultés à bâtir des majorités stables et le risque de gouvernements nationaux moins cohérents et plus faibles. La part des gouvernements composés de trois partis ou plus est passée d'environ 30-40 % au début des années 2000 à environ 60 % ces dernières années. Des évolutions similaires peuvent être observées à l’échelle de l’UE au sein des institutions européennes, tant au sein de la « branche exécutive » - Conseil européen et Commission européenne – qu’au sein de la « branche législative » - Parlement européen et Conseil de l’Union européenne. 

Dans ce contexte de fragmentation politique accrue, et où la voix de la droite populiste et nationaliste est plus forte, le risque pour l’Union européenne est que se creuse l'écart entre l'ampleur des défis à relever et sa capacité à s'accorder sur des réponses ambitieuses. Cela concerne notamment la compétitivité de l’UE et son aptitude à renforcer les sources de croissance internes, face aux risques croissants de fragmentation du commerce international, à la politique commerciale protectionniste très brutale des États-Unis et aux subventions massives accordées par la Chine à ses entreprises ; et par ailleurs, le positionnement stratégique de l’UE et sa sécurité, dans un monde où elle semble comparativement moins déterminée et unie dans l'affirmation de ses intérêts et de ses valeurs que d'autres grandes puissances géopolitiques telles que les États-Unis, la Chine ou la Russie.

La fragmentation présente à cet égard des risques importants. Un risque politique, parce que l’incapacité de décider accroît l’insatisfaction populaire et nourrit le populisme, qui à son tour renforce la fragmentation politique. Ensuite un risque économique, parce que l’incertitude politique conduit les acteurs économiques à différer leurs investissements, ce qui pèse sur la croissance et l’emploi. Et enfin un risque stratégique, parce que l’incapacité à décider affaiblit l’UE et ses Etats membres face aux autres puissances : dans une situation de vulnérabilité accrue en termes de compétitivité et de sécurité, l’Europe est d’autant plus exposée que sa fragmentation politique l’empêche de s’entendre et de décider ; un système européen fragmenté a plus de difficultés à répondre non seulement aux régimes autoritaires mais aussi à des Etats-Unis disposant d’un gouvernement appliquant un programme radicalisé par la polarisation interne. Ces risques sont d’autant plus forts dans le contexte actuel de reconfiguration des relations internationales caractérisé par l’affirmation dominante d’une logique oligarchique autoritaire et illibérale autour des orbites chinoise, russe et américaine. 

Dans ce contexte, la question décisive est de savoir comment organiser un tel système politique fragmenté face à l’« alliance » contre-nature des oligarchies autoritaires et illibérales qui trouve son point de convergence dans l’attaque contre ce qu’incarne l’UE : une communauté politique et juridique attachée à un ordre constitutionnel démocratique qui protège les libertés et la règle de droit, et repose sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs, au fondement de la démocratie libérale. Eliminer ce modèle conduirait à ouvrir la voie à l’exercice arbitraire du pouvoir et à remettre en cause l’égalité entre les citoyens.

Face à de tels défis, les coûts d’une incapacité à décider appellent à un changement d’approche qui permette une prise de décision efficace et légitime même dans une situation de fragmentation politique : in fine, l’urgence est de combler l’écart entre les attentes du Demos et le mode d’action du Kratos.

Adele d’Ascia, étudiante du Master « Affaires européennes »

Le 25 novembre 2025, l’Initiative Europe a organisé une conférence avec le professeur Quassim Cassam (Université de Warwick), intitulée «  The Problem with ‘Misinformation’ ». Présidée par Céline Spector, cette deuxième séance du séminaire « Érosion démocratique et montée de l'autoritarisme en Europe » s’inscrivait dans une réflexion plus large sur l’interprétation des bouleversements politiques récents. L’objectif de Cassam était de questionner la place souvent centrale accordée à la désinformation dans l’explication d’événements tels que le référendum sur le Brexit ou l’élection présidentielle américaine de 2016.

Dès l’ouverture de son intervention, Quassim Cassam évoque le choc ressenti par une grande partie du public — ainsi que par lui-même — à l’annonce du résultat du Brexit. Le même sentiment s’est manifesté quelques mois plus tard aux États-Unis après la victoire de Donald Trump à l'élection présidentielle. Ces réactions émotionnelles intenses, qu’il regroupe sous l’expression de « 2016 derangement syndrome », constituent selon lui un point essentiel pour comprendre la manière dont nombre d’observateurs ont interprété ces événements que l’on avait crus impossibles.

Ce constat l’amène à formuler une interrogation plus profonde : comment comprendre que des millions d’individus aient voté de manière apparemment irrationnelle ? Pour Quassim Cassam, cette question relève de ce qu’il nomme la « how-possible question », laquelle surgit lorsqu’un événement contredit un ensemble de présupposés préalables. Ici, le postulat implicite (prémisse P) est que des électeurs rationnels et bien informés n’auraient ni voté pour le Brexit ni soutenu Donald Trump. Si l’on admet cette prémisse, alors il devient nécessaire de rechercher une explication externe, ce qui ouvre la voie à l’hypothèse de la désinformation.

Quassim Cassam introduit ici le concept de désinformation. Celui-ci ne désigne pas uniquement la circulation de contenus faux ou trompeurs ; il correspond à un cadre explicatif structurant par lequel certains acteurs interprètent des comportements politiques qui leur semblent irrationnels. Ce discours est particulièrement prégnant parmi les professionnels de l’information, de l’analyse et de la production symbolique — que Cassam appelle les « symbolic capitalists ». Ces derniers sont enclins à interpréter les événements politiques à travers le prisme de la qualité de l’information et trouvent dans l’idée de désinformation une explication cohérente, intellectuellement rassurante et compatible avec leurs propres valeurs.

Dans ce contexte, Quassim Cassam distingue deux stratégies permettant de répondre à la how-possible question. Tout d’abord, la stratégie de rejet qui conteste la prémisse P elle-même. Ensuite, la stratégie d’acceptation qui admet la prémisse P et cherche comment un événement perçu comme impossible a néanmoins pu survenir. Deux modèles en découlent : le modèle du déficit, selon lequel les électeurs auraient manqué de compétences cognitives ou éducatives ; et le modèle de la désinformation, qui attribue les choix électoraux à l’influence de contenus trompeurs. Ces modèles séduisent en ce qu’ils permettent aux opposants du Brexit ou de Trump de préserver la conviction que leurs propres positions étaient rationnelles et manifestement justes.

Le conférencier souligne toutefois les limites profondes de ces explications. Le modèle du déficit repose sur des hypothèses contestables : d’une part, l’idée selon laquelle voter contre ses intérêts économiques serait irrationnel ; d’autre part, celle selon laquelle la majorité des partisans du Brexit ou de Trump aurait effectivement agi ainsi. Ce modèle risque en outre de nourrir une vision condescendante de l’électorat. Quant au modèle de la désinformation, il rappelle qu’il est souvent difficile de déterminer objectivement ce qui relève véritablement de la désinformation, car les faits sont interprétés différemment selon des présupposés politiques ou normatifs. Le discours de la désinformation remplit par ailleurs plusieurs fonctions : il peut servir à délégitimer les positions adverses, à apaiser la déception politique en imputant l’échec à des facteurs externes, ou encore à renforcer la cohésion morale d’un groupe social donné.

Face à ces insuffisances, Quassim Cassam propose une troisième voie : l’approche de mise en sens  (sense-making approach). Il s’agit d’une démarche visant à comprendre les opinions politiques divergentes à partir des perspectives adoptées par ceux qui les expriment. Cette approche implique un effort interprétatif consistant à saisir comment certains choix prennent forme dans l’expérience vécue des individus. Cette démarche requiert la suspension temporaire de ses propres présupposés, la prise en compte de la position sociale de l’observateur et la reconnaissance de la rationalité fondamentale — bien que faillible — des agents politiques. Cette approche, selon lui, permet de dépasser les explications simplistes qui réduisent des phénomènes complexes à des déficits individuels ou à des manipulations informationnelles. Elle invite à une attitude plus patiente et plus ouverte à l’égard du désaccord politique, fondée sur l’enquête, la contextualisation et la compréhension plutôt que sur le diagnostic ou la recherche de réassurance.

À l’issue de l’exposé, un riche échange s’est engagé entre Quassim Cassam et Céline Spector, qui a rappelé que, malgré la pertinence de la critique formulée par Cassam, certains cas démontrent que la désinformation a effectivement joué un rôle, parfois reconnu par la suite. Elle a aussi souligné que le soutien au Brexit ne provenait pas uniquement de groupes marginalisés économiquement : des universitaires l’ont défendu au nom de principes de souveraineté ou de démocratie. Ensuite, les discussions avec le public ont mis en évidence plusieurs enjeux majeurs : l’influence potentielle des propagandes étrangères lors de crises, les limites du sense-making face à certaines croyances hermétiques, ou encore l’impact de l’affaiblissement des institutions sur les conditions d’un débat public. Plusieurs interventions ont également montré que l’approche du sense-making possède une portée dépassant la sphère politique.

En conclusion, la conférence de Quassim Cassam montre que réduire l’explication des événements politiques contemporains à la seule désinformation conduit à une vision simpliste et trompeuse. En proposant l’approche du sense-making, il nous invite à renouveler la manière d’appréhender les choix politiques et, plus largement, à repenser la nature même du désaccord en démocratie. Plutôt que de présupposer l’irrationalité ou l’ignorance d’autrui, il encourage une posture d’interprétation et de compréhension, indispensable à toute analyse politique rigoureuse.

Siqiang Xian

Détails de chaque session

  • Identité culturelle et politique européenne

« Fragmentation et montée des populismes en Europe » par Thierry Chopin

Le 07 oct. 2025

  • Identité culturelle et politique européenne

« The Problem with ‘Misinformation’ » par Quassim Cassam

Le 25 nov. 2025

  • Identité culturelle et politique européenne

« The Two Crises of Democracy » par Rainer Forst

Le 06 fév. 2026

  • Identité culturelle et politique européenne

« The End of an Age of Democracy in Europe: Confronting the Present » par Martin Conway

Le 17 Mar. 2026

  • Identité culturelle et politique européenne

« Les Vingt enragées. Aux sources de la crise politique actuelle » par Carlo Invernizzi

Le 24 nov. 2026