• Europe contemporaine

Séminaire « Luttes, circulations et convergences : vers une histoire transnationale du genre en Europe au XXe siècle »

Présentation

Le séminaire « Luttes, circulations et convergences : vers une histoire transnationale du genre en Europe au XXe siècle » de l'Initiative Europe est organisé par un groupe de chercheur.euses de l’axe Genre et Europe de l’UMR SIRICE. Il s’intéresse aux travaux récents et en cours situés au croisement entre histoire des femmes, des féminismes et du genre, d’une part, et histoire transnationale et histoire européenne, d’autre part.

Chaque séance met en dialogue deux intervenant.e.s issu.e.s de disciplines diverses autour d’une thématique commune. Cela permet de croiser les perspectives et de dépasser le cadre strictement national, afin d'insérer l’histoire des luttes pour l’égalité de genre dans une histoire européenne du XXe siècle. Les recherches centrées sur les actrices et acteurs, leurs revendications, leurs engagements et leur agency, ont en effet mis en lumière l’importance des échanges à travers l’Europe, celle-ci étant envisagée comme un espace d’échanges, de circulations et de convergences d’idées, d’acteur.trices et de pratiques.

L’objectif du séminaire est double : proposer une histoire du genre qui aille au-delà des frontières nationales et les luttes locales, tout en développant une histoire de l’Europe qui intègre pleinement le genre comme catégorie d’analyse. Dans la continuité du renouvellement historiographique sur ces questions, le séminaire propose une approche européenne et transnationale des luttes pour l’égalité.

Les langues de travail sont le français et l'anglais. Le séminaire est ouvert aux étudiant.e.s de master et de doctorat, ainsi qu’aux chercheur.euses de toutes disciplines.

Inscription obligatoire

Une inscription pour suivre la séance à distance est possible, vous pouvez écrire à Marie Ferri (marie.ferri@univ-paris1.fr) afin d'obtenir le lien Zoom.

Programme

Genrer l’histoire de la construction européenne
Modération : Laurent Warlouzet (Sorbonne Université)
Jeudi 16 octobre 2025
« In her own voice: the early women of European integration (1950s-1960s) »
Simona Guerra (University of Surrey)
« Le visage féminin de l’Union Européenne » (titre provisoire)
Elena Danescu (Université de Luxembourg)
Homosexualités et forces de l’ordre
Modération : Arnaud-Dominique Houte (Sorbonne Université)
Jeudi 27 novembre 2025
« Retours d'enquête : faire du terrain auprès et avec des policières, policiers et gendarmes homosexuels et lesbiennes »
Régis Schlagdenhauffen (EHESS)
« Enquêter, surveiller, sanctionner : le policier des mœurs dans les mondes homosexuels (Paris, XXe siècle) »
Romain Jaouen (Science Po)
Pratiques clandestines de l’avortement
Modération : Elissa Mailänder (Sciences Po)
Jeudi 12 mars 2026
« Du self-help à l’autogestion : une internationale féministe de l’avortement en Europe dans les années 1970 »
Bibia Pavard (Panthéon Assas)
« Women’s Rights and Reproductive Travel from Germany to the Netherlands, 1976-1990 »
Jane Freeland (Queen Mary University of London)
Violences de genre
Modération : Fabrice Virgili (CNRS)
Jeudi 26 mars 2026
« Violences de genre : genèse, circulations et actualité scientifique d'une catégorie institutionnelle »
Pauline Delage (CNRS)
« Between the Private and the Public: Sexual Violence in England and West Germany, 1920s-1960s »
Lisa Hellriegel (LMU München)
Le genre au cœur des conflits actuels
Modération : Nelly Quemener (Sorbonne Université)
Vendredi 17 avril 2026
« Combattre le genre, une politique publique ? » 
David Paternotte (Université libre de Bruxelles)
« Être une compositrice ukrainienne en temps de guerre : circulations, réseaux et (re)construction professionnelle en Europe depuis 2022 » 
Louisa Martin-Chevalier (Sorbonne Université)

Informations pratiques

16h-18h
(sauf la première séance : 16h-18h30)

Campus Condorcet
Bâtiment Recherche Sud, salle 0.030

Retour sur...

La séance inaugurale du séminaire de l’Initiative Europe « Luttes, circulations et convergences : vers une histoire transnationale du genre en Europe au XXe siècle » s’est tenue au Campus Condorcet, à Aubervilliers, en présence d’un public composé d’étudiant·es, de doctorant·es et de chercheur·euses. Cette première rencontre avait pour objectif de présenter le cadre scientifique du séminaire et d’ouvrir la réflexion sur la manière dont l’histoire de la construction européenne peut être réexaminée en considérant l’agentivité des femmes participantes.

Ouverture de la séance et présentation du séminaire

Laurent Warlouzet (Sorbonne Université), co-directeur de l’Initiative Europe et discutant de la séance, a rappelé les ambitions de ce nouveau dispositif, qui vise à renouveler la recherche sur l’histoire européenne. Corine Defrance (CNRS), directrice adjointe de l’UMR SIRICE, a salué ce séminaire à la fois interdisciplinaire et intergénérationnel qui s’inscrit pleinement dans l’axe de recherche « Genre et Europe » de l’UMR. Les organisateur·ices du séminaire — Anne-Laure Briatte (Sorbonne Université), Marie Ferri (Paris 1), Peter Hallama (Paris 1) et Fanny Janeau (Sorbonne Université) — ont ensuite introduit la séance en présentant les principales historiographies croisées du genre et de l’Europe ainsi que les dynamiques de pouvoir et de circulation qui orienteront le séminaire.

Simona Guerra (University of Surrey), « In her own voice: the early women of European integration (1950s–1960s) »

La première communication, proposée par Simona Guerra, portait sur la présence et l’action des premières femmes siégeant au Parlement européen dans les années 1950 et 1960. À partir d’un corpus d’archives bruxelloises comprenant 31 dossiers individuels, ramenés à 12 en raison de contraintes documentaires, la chercheuse a montré la richesse mais aussi les limites des sources disponibles : erreurs de noms, désignations génériques (« Mademoiselle »), difficultés d’identification, autant d’obstacles qui entravent l’étude des députées européennes. Simona Guerra a centré son analyse sur les trajectoires sociopolitiques de ces pionnières, en soulignant notamment : leur forte insertion préalable dans des réseaux familiaux ou conjugaux masculins déjà engagés en politique, la surreprésentation des députées démocrates- chrétiennes ainsi que leur affectation majoritaire aux affaires sociales, malgré quelques exceptions. La présentation a été illustrée par plusieurs études de cas, dont Marga Klompé, première femme à siéger à l’Assemblée parlementaire européenne, et Käte Strobel, présidente du groupe socialiste à l’Assemblée parlementaire et viceprésidente de la commission de l’d’agriculture. Simona Guerra a proposé une lecture en « vagues » générationnelles, distinguant par exemple les députées des années 1950 et 1960, souvent investies dans des combats nationaux pour les droits des femmes. Elle a enfin souligné l’enjeu historiographique que constitue la mise au jour de ces « mères fondatrices » de l’intégration européenne, dont l’agency politique reste largement méconnue.

Elena Danescu (Université du Luxembourg), « Genre et diplomatie : trajectoires et réseaux au féminin au Luxembourg »

La seconde communication, présentée par Elena Danescu, a mis l’accent sur la contribution des femmes à la diplomatie et aux relations internationales du Luxembourg de l’après-guerre. En raison de son positionnement géopolitique, ce pays constitue un observatoire privilégié du multilatéralisme européen. Face au faible nombre de femmes identifiées dans les archives diplomatiques, versées seulement jusqu’en 1973 et presque exclusivement masculines, Elena Danescu a eu recours à l’histoire orale pour étudier les parcours de femmes. À partir d’un corpus de plus de 55 heures d’entretiens réalisés avec des diplomates, « femmes ambassadeurs », vice-présidentes ou premières ministres ayant exercé des responsabilités pionnières, la chercheuse a présenté ses principaux résultats. L’étude de ses archives met en lumière la marginalité persistante des femmes au sein des structures européennes, y compris lorsque certains partis les percevaient comme des « atouts », l’attribution systématique de dossiers moins stratégiques aux diplomates femmes, la nécessité d’un parcours d’excellence préalable pour accéder à la diplomatie révélant une méritocratie genrée et inégalitaire, ainsi que le rôle déterminant des partis politiques dans l’orientation des carrières vers les institutions européennes, longtemps considérées comme moins prestigieuses que les institutions nationales. La chercheuse a également mis en évidence l’existence de formes de mentoring entre anciennes et nouvelles diplomates, contribuant à la progression des études sur les réseaux féminins transnationaux.

Conclusion

Cette séance inaugurale a permis une réflexion collective visant à reconfigurer l’histoire de la construction européenne en considérant le genre comme outil d’analyse. Les deux communications ont souligné l’importance des actrices longtemps invisibilisées par les archives et les publications ainsi que l’intérêt d’une démarche transnationale pour mieux saisir les modalités d’entrée, d’action et de reconnaissance des femmes dans les espaces politiques et diplomatiques européens. Les
travaux présentés et les échanges partagés lors de cette première séance ouvrent ainsi des pistes prometteuses pour celles à venir.

Compte rendu de la séance du 16 octobre 2025 rédigé par Marie Ferri (Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

La séance a été introduite par Arnaud-Dominique Houte, historien et professeur à Sorbonne Université, qui est revenu sur l'historiographie de la police en lien avec celle du genre et des homosexualités. En France, la police fut un objet historique tardivement étudié, à l'inverse d'autres pays européens comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Si l'historiographie française a commencé à s'intéresser à ce sujet par l'institution policière, à la fin des années 1990, elle se tourne vers l'histoire sociale de la police avec l'influence des études de genre. Le genre comme outil d'analyse historique et sociologique permet deux déplacements. D'une part, les historien.nes s'intéressent désormais à ce que la police fait à la société, autrement dit à la façon dont celle-ci est « policée ». On peut ainsi étudier la fabrique des policé.es, en particulier des « délinquant.es », parmi lesquel.les les homosexuel.les, comme le montre Romain Jouen dans sa thèse. D'autre part, cette histoire s’intéresse aussi au policier.ères en tant que travailleur.euse (Emsley, 1996), à l’individu sous l’uniforme, et au prisme des normes de genre, notamment quand le policier ou la policière sort de l'hétéronormativité, comme l'a étudié Régis Schlagdenhauffen.

Romain Jaouen (Sciences Po Paris), « Enquêter, surveiller, sanctionner : le policier des moeurs dans les mondes homosexuels (Paris, XXe siècle) »

Romain Jaouen est docteur en histoire à Sciences Po Paris. Il a soutenu en 2025 une thèse sur les répressions policières de l'homosexualité en France au XXe siècle. Sa communication porte sur les pratiques policières de la « Mondaine », la brigade des moeurs parisienne, entre 1919 et 1982. À l'origine de cette étude se trouve un paradoxe : alors que l'homosexualité en tant que telle n'est jamais criminalisée en France, on assiste au XXe siècle à une surveillance continue des milieux homosexuels par la police parisienne. Romain Jaouen a enquêté sur les pratiques policières, urbaines et judiciaires de la « Mondaine » et leur conformité au droit pénal pour sanctionner des pratiques sortant de l'hétéronormativité. La Brigade mondaine a tout d'abord pour but de surveiller la vie nocturne parisienne et les lieux de sociabilité du monde homosexuel, comme les bars, les cabarets et les boîtes de nuit. La surveillance vise les expressions de genre non-normatives comme le travestissement, interdit depuis 1949, et les comportements qualifiés d’indécents, comme la danse entre hommes. Les publics particulièrement visés sont les mineur.es, puisque si le crime de sodomie n'est plus sanctionné depuis 1791, une loi de 1942 interdit en revanche les « actes impudiques ou contre nature avec un mineur de même sexe ». Pour mener à bien cette mission de surveillance, la « Mondaine » procède par des immersions en civil dans les lieux considérés comme suspects, des descentes et parfois des rafles au début de la période étudiée. La Brigade mondaine a également pour but de surveiller les sexualités irrégulières, telles que les sexualités masculines dans l'espace public et la sexualité gay ou lesbienne entre mineur.es. Concernant les pratiques (homo)sexuelles sur les mineur.es, on enquête de plus en plus à domicile à partir des années 1940. Enfin, Romain Jaouen a montré que la « Mondaine » fonctionne également comme une police du renseignement. Aussitôt qu’un signalement est fait au sujet d’une personne, elle enquête sur elle en s’appuyant sur les acteur.rices du milieu urbain pour collecter des informations. C’est ainsi que sont produits des savoirs sur le monde homosexuel au fil de ces dossiers de renseignement que la « Mondaine » a produits en quantité impressionnante. 

Régis Schlagdenhauffen (EHESS), « Retours d'enquête : faire du terrain auprès et avec des policières, policiers et gendarmes homosexuels et lesbiennes »

Régis Schlagdenhauffen est maître de conférences en sociologie et études LGBT à l'EHESS. Il a présenté les résultats de recherche d’une étude qu’il a menée en 2019-2020 entre la France et l'Allemagne sur les policier.ères LGB (Lesbiennes, Gays, Bisexuel.les). Si l'homosexualité n'est plus pénalisée en France depuis 1982, elle reste une identité discriminatoire quand elle est révélée au sein de la police. En effet, la police est encore aujourd'hui le lieu d'une culture sexiste et hétéronormée (Messerschmidt, 1993). Les policiers et policières LGB peuvent alors développer un syndrome d'« identités contradictoires » (Leinen, 1994) entre leur identité de genre et sexuelle et leur identité professionnelle. Certain.es développent le « syndrome de double vie » (Berke, 1994), qui consiste à dissocier sa vie professionnelle et privée. L'enquête de Régis Schlagdenhauffen a été possible à l'aide de l'association FLAG!, qui défend les droits des agent.es de police LGB. Du côté français, l'enquête repose sur 24 entretiens de policier.ères et gendarmes âgé.es de 23 à 59 ans. Cette recherche montre tout d'abord que l'homosexualité des agent.es de police les expose à des formes de rejet homophobe tout au long de leur activité professionnelle, de l'entrée à l'école de police jusqu'à la fin de leur carrière. L'école de police est un lieu de mise à l'épreuve sociale des futur.es agent.es queer. Les personnes LGB préfèrent souvent cacher leur homosexualité plutôt que de s'exposer à des comportements homophobes. La plupart des agent.es de police LGB n’envisagent en aucune façon de faire un coming-out ; quelques-un.es, cependant, font ce choix et d’autres encore se trouvent obligé.es de le faire ou sont outé.es par des collègues. L’enquête a également permis d’étudier les effets de l'hétérosexisme sur les policier.ères queer. Les agent.es LBG sont exposé.es à l’isolement dans leur entourage professionnel, et sont parfois poussé.es à la démission. Une des stratégies d’intégration de certain.es agent.es consiste à cacher leur homosexualité aux autres. L’hétérosexisme peut atteindre la santé mentale des agent.es LBG, qui peuvent être amené.es à remettre en question leur propre homosexualité, ou être atteint.es de dépression. La discussion a permis de revenir sur les différences et convergences des expériences policières queer entre l'Allemagne et la France. Il en ressort, malgré le caractère incomplet de l'étude, que les polices allemandes accueilleraient mieux les agent.es de police LGB en raison de leur formation à la diversité et d'une « culture de police » qui diffère de celle de la France.

Conclusion

Cette réflexion collective a permis de comprendre les facteurs et les freins de l'évolution de la police face aux personnes LGB. Si peu à peu l'homosexualité a été dépénalisée dans plusieurs pays d'Europe, ces études illustrent la persistance des schémas hétéronormés et d'homophobie à la fois dans les périodes de répression et de tolérance. Cette histoire doit également être mise en relation avec l'histoire de la police et des femmes qui suit un parcours similaire.

Compte rendu de la séance du 27 novembre 2025 rédigé par Fanny Janeau (Sorbonne Université)

Contact

Anne-Laure Briatte

Sorbonne Université / SIRICE

Marie Ferri

Paris 1 Panthéon-Sorbonne / SIRICE

Peter Hallama

Paris 1 Panthéon-Sorbonne / SIRICE

Fanny Janeau

Sorbonne Université / SIRICE

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