• Europe contemporaine

Séminaire « Luttes, circulations et convergences : vers une histoire transnationale du genre en Europe au XXe siècle »

Présentation

Le séminaire « Luttes, circulations et convergences : vers une histoire transnationale du genre en Europe au XXe siècle » de l'Initiative Europe est organisé par un groupe de chercheur.euses de l’axe Genre et Europe de l’UMR SIRICE. Il s’intéresse aux travaux récents et en cours situés au croisement entre histoire des femmes, des féminismes et du genre, d’une part, et histoire transnationale et histoire européenne, d’autre part.

Chaque séance met en dialogue deux intervenant.e.s issu.e.s de disciplines diverses autour d’une thématique commune. Cela permet de croiser les perspectives et de dépasser le cadre strictement national, afin d'insérer l’histoire des luttes pour l’égalité de genre dans une histoire européenne du XXe siècle. Les recherches centrées sur les actrices et acteurs, leurs revendications, leurs engagements et leur agency, ont en effet mis en lumière l’importance des échanges à travers l’Europe, celle-ci étant envisagée comme un espace d’échanges, de circulations et de convergences d’idées, d’acteur.trices et de pratiques.

L’objectif du séminaire est double : proposer une histoire du genre qui aille au-delà des frontières nationales et les luttes locales, tout en développant une histoire de l’Europe qui intègre pleinement le genre comme catégorie d’analyse. Dans la continuité du renouvellement historiographique sur ces questions, le séminaire propose une approche européenne et transnationale des luttes pour l’égalité.

Les langues de travail sont le français et l'anglais. Le séminaire est ouvert aux étudiant.e.s de master et de doctorat, ainsi qu’aux chercheur.euses de toutes disciplines.

Inscription obligatoire

Une inscription pour suivre la séance à distance est possible, vous pouvez écrire à Marie Ferri (marie.ferri@univ-paris1.fr) afin d'obtenir le lien Zoom.

Programme

Genrer l’histoire de la construction européenne
Modération : Laurent Warlouzet (Sorbonne Université)
Jeudi 16 octobre 2025
« In her own voice: the early women of European integration (1950s-1960s) »
Simona Guerra (University of Surrey)
« Le visage féminin de l’Union Européenne » (titre provisoire)
Elena Danescu (Université de Luxembourg)
Homosexualités et forces de l’ordre
Modération : Arnaud-Dominique Houte (Sorbonne Université)
Jeudi 27 novembre 2025
« Retours d'enquête : faire du terrain auprès et avec des policières, policiers et gendarmes homosexuels et lesbiennes »
Régis Schlagdenhauffen (EHESS)
« Enquêter, surveiller, sanctionner : le policier des mœurs dans les mondes homosexuels (Paris, XXe siècle) »
Romain Jaouen (Science Po)
Pratiques clandestines de l’avortement
Modération : Elissa Mailänder (Sciences Po)
Jeudi 12 mars 2026
« Du self-help à l’autogestion : une internationale féministe de l’avortement en Europe dans les années 1970 »
Bibia Pavard (Panthéon Assas)
« Women’s Rights and Reproductive Travel from Germany to the Netherlands, 1976-1990 »
Jane Freeland (Queen Mary University of London)
Violences de genre
Modération : Fabrice Virgili (CNRS)
Jeudi 26 mars 2026
« Violences de genre : genèse, circulations et actualité scientifique d'une catégorie institutionnelle »
Pauline Delage (CNRS)
« Between the Private and the Public: Sexual Violence in England and West Germany, 1920s-1960s »
Lisa Hellriegel (LMU München)
Le genre au cœur des conflits actuels
Modération : Nelly Quemener (Sorbonne Université)
Vendredi 17 avril 2026
« Combattre le genre, une politique publique ? » 
David Paternotte (Université libre de Bruxelles)
« Être une compositrice ukrainienne en temps de guerre : circulations, réseaux et (re)construction professionnelle en Europe depuis 2022 » 
Louisa Martin-Chevalier (Sorbonne Université & CEFRES, Prague)

Informations pratiques

16h-18h
(sauf la première séance : 16h-18h30)

Campus Condorcet
Bâtiment Recherche Sud, salle 0.030

Retour sur...

La séance inaugurale du séminaire de l’Initiative Europe « Luttes, circulations et convergences : vers une histoire transnationale du genre en Europe au XXe siècle » s’est tenue au Campus Condorcet, à Aubervilliers, en présence d’un public composé d’étudiant·es, de doctorant·es et de chercheur·euses. Cette première rencontre avait pour objectif de présenter le cadre scientifique du séminaire et d’ouvrir la réflexion sur la manière dont l’histoire de la construction européenne peut être réexaminée en considérant l’agentivité des femmes participantes.

Ouverture de la séance et présentation du séminaire

Laurent Warlouzet (Sorbonne Université), co-directeur de l’Initiative Europe et discutant de la séance, a rappelé les ambitions de ce nouveau dispositif, qui vise à renouveler la recherche sur l’histoire européenne. Corine Defrance (CNRS), directrice adjointe de l’UMR SIRICE, a salué ce séminaire à la fois interdisciplinaire et intergénérationnel qui s’inscrit pleinement dans l’axe de recherche « Genre et Europe » de l’UMR. Les organisateur·ices du séminaire — Anne-Laure Briatte (Sorbonne Université), Marie Ferri (Paris 1), Peter Hallama (Paris 1) et Fanny Janeau (Sorbonne Université) — ont ensuite introduit la séance en présentant les principales historiographies croisées du genre et de l’Europe ainsi que les dynamiques de pouvoir et de circulation qui orienteront le séminaire.

Simona Guerra (University of Surrey), « In her own voice: the early women of European integration (1950s–1960s) »

La première communication, proposée par Simona Guerra, portait sur la présence et l’action des premières femmes siégeant au Parlement européen dans les années 1950 et 1960. À partir d’un corpus d’archives bruxelloises comprenant 31 dossiers individuels, ramenés à 12 en raison de contraintes documentaires, la chercheuse a montré la richesse mais aussi les limites des sources disponibles : erreurs de noms, désignations génériques (« Mademoiselle »), difficultés d’identification, autant d’obstacles qui entravent l’étude des députées européennes. Simona Guerra a centré son analyse sur les trajectoires sociopolitiques de ces pionnières, en soulignant notamment : leur forte insertion préalable dans des réseaux familiaux ou conjugaux masculins déjà engagés en politique, la surreprésentation des députées démocrates- chrétiennes ainsi que leur affectation majoritaire aux affaires sociales, malgré quelques exceptions. La présentation a été illustrée par plusieurs études de cas, dont Marga Klompé, première femme à siéger à l’Assemblée parlementaire européenne, et Käte Strobel, présidente du groupe socialiste à l’Assemblée parlementaire et viceprésidente de la commission de l’d’agriculture. Simona Guerra a proposé une lecture en « vagues » générationnelles, distinguant par exemple les députées des années 1950 et 1960, souvent investies dans des combats nationaux pour les droits des femmes. Elle a enfin souligné l’enjeu historiographique que constitue la mise au jour de ces « mères fondatrices » de l’intégration européenne, dont l’agency politique reste largement méconnue.

Elena Danescu (Université du Luxembourg), « Genre et diplomatie : trajectoires et réseaux au féminin au Luxembourg »

La seconde communication, présentée par Elena Danescu, a mis l’accent sur la contribution des femmes à la diplomatie et aux relations internationales du Luxembourg de l’après-guerre. En raison de son positionnement géopolitique, ce pays constitue un observatoire privilégié du multilatéralisme européen. Face au faible nombre de femmes identifiées dans les archives diplomatiques, versées seulement jusqu’en 1973 et presque exclusivement masculines, Elena Danescu a eu recours à l’histoire orale pour étudier les parcours de femmes. À partir d’un corpus de plus de 55 heures d’entretiens réalisés avec des diplomates, « femmes ambassadeurs », vice-présidentes ou premières ministres ayant exercé des responsabilités pionnières, la chercheuse a présenté ses principaux résultats. L’étude de ses archives met en lumière la marginalité persistante des femmes au sein des structures européennes, y compris lorsque certains partis les percevaient comme des « atouts », l’attribution systématique de dossiers moins stratégiques aux diplomates femmes, la nécessité d’un parcours d’excellence préalable pour accéder à la diplomatie révélant une méritocratie genrée et inégalitaire, ainsi que le rôle déterminant des partis politiques dans l’orientation des carrières vers les institutions européennes, longtemps considérées comme moins prestigieuses que les institutions nationales. La chercheuse a également mis en évidence l’existence de formes de mentoring entre anciennes et nouvelles diplomates, contribuant à la progression des études sur les réseaux féminins transnationaux.

Conclusion

Cette séance inaugurale a permis une réflexion collective visant à reconfigurer l’histoire de la construction européenne en considérant le genre comme outil d’analyse. Les deux communications ont souligné l’importance des actrices longtemps invisibilisées par les archives et les publications ainsi que l’intérêt d’une démarche transnationale pour mieux saisir les modalités d’entrée, d’action et de reconnaissance des femmes dans les espaces politiques et diplomatiques européens. Les
travaux présentés et les échanges partagés lors de cette première séance ouvrent ainsi des pistes prometteuses pour celles à venir.

Compte rendu de la séance du 16 octobre 2025 rédigé par Marie Ferri (Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

La séance a été introduite par Arnaud-Dominique Houte, historien et professeur à Sorbonne Université, qui est revenu sur l'historiographie de la police en lien avec celle du genre et des homosexualités. En France, la police fut un objet historique tardivement étudié, à l'inverse d'autres pays européens comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Si l'historiographie française a commencé à s'intéresser à ce sujet par l'institution policière, à la fin des années 1990, elle se tourne vers l'histoire sociale de la police avec l'influence des études de genre. Le genre comme outil d'analyse historique et sociologique permet deux déplacements. D'une part, les historien.nes s'intéressent désormais à ce que la police fait à la société, autrement dit à la façon dont celle-ci est « policée ». On peut ainsi étudier la fabrique des policé.es, en particulier des « délinquant.es », parmi lesquel.les les homosexuel.les, comme le montre Romain Jouen dans sa thèse. D'autre part, cette histoire s’intéresse aussi au policier.ères en tant que travailleur.euse (Emsley, 1996), à l’individu sous l’uniforme, et au prisme des normes de genre, notamment quand le policier ou la policière sort de l'hétéronormativité, comme l'a étudié Régis Schlagdenhauffen.

Romain Jaouen (Sciences Po Paris), « Enquêter, surveiller, sanctionner : le policier des moeurs dans les mondes homosexuels (Paris, XXe siècle) »

Romain Jaouen est docteur en histoire à Sciences Po Paris. Il a soutenu en 2025 une thèse sur les répressions policières de l'homosexualité en France au XXe siècle. Sa communication porte sur les pratiques policières de la « Mondaine », la brigade des moeurs parisienne, entre 1919 et 1982. À l'origine de cette étude se trouve un paradoxe : alors que l'homosexualité en tant que telle n'est jamais criminalisée en France, on assiste au XXe siècle à une surveillance continue des milieux homosexuels par la police parisienne. Romain Jaouen a enquêté sur les pratiques policières, urbaines et judiciaires de la « Mondaine » et leur conformité au droit pénal pour sanctionner des pratiques sortant de l'hétéronormativité. La Brigade mondaine a tout d'abord pour but de surveiller la vie nocturne parisienne et les lieux de sociabilité du monde homosexuel, comme les bars, les cabarets et les boîtes de nuit. La surveillance vise les expressions de genre non-normatives comme le travestissement, interdit depuis 1949, et les comportements qualifiés d’indécents, comme la danse entre hommes. Les publics particulièrement visés sont les mineur.es, puisque si le crime de sodomie n'est plus sanctionné depuis 1791, une loi de 1942 interdit en revanche les « actes impudiques ou contre nature avec un mineur de même sexe ». Pour mener à bien cette mission de surveillance, la « Mondaine » procède par des immersions en civil dans les lieux considérés comme suspects, des descentes et parfois des rafles au début de la période étudiée. La Brigade mondaine a également pour but de surveiller les sexualités irrégulières, telles que les sexualités masculines dans l'espace public et la sexualité gay ou lesbienne entre mineur.es. Concernant les pratiques (homo)sexuelles sur les mineur.es, on enquête de plus en plus à domicile à partir des années 1940. Enfin, Romain Jaouen a montré que la « Mondaine » fonctionne également comme une police du renseignement. Aussitôt qu’un signalement est fait au sujet d’une personne, elle enquête sur elle en s’appuyant sur les acteur.rices du milieu urbain pour collecter des informations. C’est ainsi que sont produits des savoirs sur le monde homosexuel au fil de ces dossiers de renseignement que la « Mondaine » a produits en quantité impressionnante. 

Régis Schlagdenhauffen (EHESS), « Retours d'enquête : faire du terrain auprès et avec des policières, policiers et gendarmes homosexuels et lesbiennes »

Régis Schlagdenhauffen est maître de conférences en sociologie et études LGBT à l'EHESS. Il a présenté les résultats de recherche d’une étude qu’il a menée en 2019-2020 entre la France et l'Allemagne sur les policier.ères LGB (Lesbiennes, Gays, Bisexuel.les). Si l'homosexualité n'est plus pénalisée en France depuis 1982, elle reste une identité discriminatoire quand elle est révélée au sein de la police. En effet, la police est encore aujourd'hui le lieu d'une culture sexiste et hétéronormée (Messerschmidt, 1993). Les policiers et policières LGB peuvent alors développer un syndrome d'« identités contradictoires » (Leinen, 1994) entre leur identité de genre et sexuelle et leur identité professionnelle. Certain.es développent le « syndrome de double vie » (Berke, 1994), qui consiste à dissocier sa vie professionnelle et privée. L'enquête de Régis Schlagdenhauffen a été possible à l'aide de l'association FLAG!, qui défend les droits des agent.es de police LGB. Du côté français, l'enquête repose sur 24 entretiens de policier.ères et gendarmes âgé.es de 23 à 59 ans. Cette recherche montre tout d'abord que l'homosexualité des agent.es de police les expose à des formes de rejet homophobe tout au long de leur activité professionnelle, de l'entrée à l'école de police jusqu'à la fin de leur carrière. L'école de police est un lieu de mise à l'épreuve sociale des futur.es agent.es queer. Les personnes LGB préfèrent souvent cacher leur homosexualité plutôt que de s'exposer à des comportements homophobes. La plupart des agent.es de police LGB n’envisagent en aucune façon de faire un coming-out ; quelques-un.es, cependant, font ce choix et d’autres encore se trouvent obligé.es de le faire ou sont outé.es par des collègues. L’enquête a également permis d’étudier les effets de l'hétérosexisme sur les policier.ères queer. Les agent.es LBG sont exposé.es à l’isolement dans leur entourage professionnel, et sont parfois poussé.es à la démission. Une des stratégies d’intégration de certain.es agent.es consiste à cacher leur homosexualité aux autres. L’hétérosexisme peut atteindre la santé mentale des agent.es LBG, qui peuvent être amené.es à remettre en question leur propre homosexualité, ou être atteint.es de dépression. La discussion a permis de revenir sur les différences et convergences des expériences policières queer entre l'Allemagne et la France. Il en ressort, malgré le caractère incomplet de l'étude, que les polices allemandes accueilleraient mieux les agent.es de police LGB en raison de leur formation à la diversité et d'une « culture de police » qui diffère de celle de la France.

Conclusion

Cette réflexion collective a permis de comprendre les facteurs et les freins de l'évolution de la police face aux personnes LGB. Si peu à peu l'homosexualité a été dépénalisée dans plusieurs pays d'Europe, ces études illustrent la persistance des schémas hétéronormés et d'homophobie à la fois dans les périodes de répression et de tolérance. Cette histoire doit également être mise en relation avec l'histoire de la police et des femmes qui suit un parcours similaire.

Compte rendu de la séance du 27 novembre 2025 rédigé par Fanny Janeau (Sorbonne Université)

La séance a réuni deux historiennes travaillant sur l'histoire de l'avortement dans une perspective transnationale. Anne-Laure Briatte a introduit les deux interventions en soulignant leur complémentarité, toutes deux inscrites dans le renouvellement historiographique autour des droits reproductifs, des circulations militantes et des pratiques clandestines.

Jane Freeland (Queen Mary University of London), « Women's Rights and Reproductive Travel from Germany to the Netherlands, 1976-1990 »

Jane Freeland a présenté son nouveau projet de recherche sur l'avortement en Allemagne de l'Ouest et les mobilités transfrontalières qu'il a engendrées, principalement vers les Pays-Bas. En s'appuyant sur des archives de pro familia, équivalent allemand du planning familial français, les débats dans les médias allemands et au Bundestag, elle a illustré les tensions juridiques et politiques autour de l'avortement clandestin dans le contexte de la réunification allemande. Son analyse s’applique en particulier à montrer comment l’accès aux droits reproductifs, les corps, et le genre sont déterminés par la législation et son application. Inscrit au § 218 du Code pénal allemand (1871), l'avortement était criminalisé, tout en étant exceptionnellement autorisé en cas d'atteinte à la vie de la mère. Si la loi de réforme du Code pénal allemand de 1976 a autorisé l'avortement dans les douze premières semaines sous conditions strictes, son application s'est heurtée à des obstacles considérables, notamment dans les régions à forte tradition catholique où médecins et hôpitaux refusaient de pratiquer l’intervention.

Face à ces obstacles, les voyages à l'étranger étaient fréquents. Le Royaume-Uni, et Londres en particulier, constituaient une destination privilégiée, avec des cliniques spécialisées dont le coût était cependant élevé – environ le double d'un avortement clandestin, soit l'équivalent de deux salaires moyens. Les Pays-Bas ont rapidement offert une alternative moins onéreuse, avec des conditions plus souples : absence d'obligation de justification et délai supérieur à douze semaines. En s’interrogeant sur la réalité de ces circulations transnationales, Jane Freeland a également mis en évidence le rôle significatif des réseaux féministes, qui organisaient des voyages collectifs le weekend, diffusaient des listes de cliniques et de médecins, et contribuaient ainsi à rendre ces pratiques accessibles au plus grand nombre.

Bibia Pavard (Université Paris-Panthéon-Assas), « Du self-help à l'autogestion : une internationale féministe de l'avortement en Europe dans les années 1970 »

Bibia Pavard a centré son intervention sur la méthode d'aspiration manuelle (manual vacuum aspiration, MVA), technique abortive qui a circulé à l'échelle mondiale à partir des années 1970 en remplaçant progressivement le curetage. Plutôt que de partir de la figure de Harvey Karman, qui a simplifié et popularisé la technique en 1972, l’historienne a adopté une approche par l’histoire matérielle, en mobilisant des archives états-uniennes, françaises, australiennes, britanniques, allemandes et espagnoles. Ce faisant, elle aspire à réintégrer l’Europe dans l’histoire de cette technologie. Développée en URSS dans les années 1950 et d'abord, dans le contexte de la guerre froide, perçue à l'Ouest comme une technique communiste, la MVA a circulé grâce à des présentations médicales à l'étranger dans les années 1960. Le “kit” développé par Karman, transportable et peu coûteux, conçu pour être utilisé hors des structures hospitalières, a permis l’ouverture de plusieurs cliniques aux États-Unis et a rendu cette méthode particulièrement attractive pour les réseaux militants. Certains de ces réseaux, avec qui Karman collaborait, ont également adapté ces techniques en self-help clinics.

En soulignant le rôle central de la France en tant que hub des réseaux militants, Bibia Pavard a montré que la MVA y était également investie comme outil de subversion de l'ordre bourgeois, de l'autorité médicale et de l’État, dans un moment où les débats sur l’avortement étaient vifs. La dimension transnationale de ces circulations a été illustrée par le voyage de Carole Downer et Debra Law depuis les États-Unis vers l'Europe en 1973, pour diffuser la technique et les positions politiques qui l’accompagnaient, ce que Bibia Pavard qualifie de transnational sisterhood. Enfin, l’intervention a mis la lumière sur le rôle décisif du MLAC (Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception) dans la publicisation de la méthode qui a contribué à la transition de la clandestinité vers la légalisation.

Conclusion 

Ces deux interventions ont mis en lumière les liens entre mobilités, intégration européenne et accès à l'avortement. Elles ont également montré que les réseaux féministes transnationaux ont joué un rôle structurant dans la diffusion des savoirs et des pratiques abortives, bien au-delà des cadres législatifs nationaux. Des questions qui demeurent d'actualité.

Compte rendu de la séance du 12 mars 2026 rédigé par Marie Ferri (Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Cette séance organisée autour des violences de genre (gender based violence), également appelées violences conjugales ou domestiques ou encore intra-familiales. Elle met en dialogue des spécialistes relevant de deux champs disciplinaires : Pauline Delage, sociologue (CNRS/Cresspa), et Lisa Hellriegel, historienne (Université de Brême). Marie Ferri (Université Paris 1-Panthéon Sorbonne) assure la modération de la séance.

Pauline Delage (CNRS/Cresspa), « Violences de genre : genèse, circulations et actualité scientifique d'une catégorie institutionnelle »

Le moment #MeToo a fortement contribué à rendre visibles les violences de genre dans nos sociétés. Dans le champ associatif comme dans le monde académique, les débats sont nombreux sur la question des violences de genre. La sociologue revient sur les origines militantes de la catégorie de « violence de genre ». Les premières mobilisations contre ces violences, dans les années 1970, visaient à montrer en quoi ces violences, qui relèvent apparemment de l’intime, du privé, sont des produits de rapports de domination. Il s’agissait de politiser la question des violences dans le couple. Nombreux étaient les liens entre militantes et universitaires.

Les organisations internationales s’emparent de la question des violences conjugales, notamment l’ONU, dans les années 1980 et 1990. Fait remarquable, dans les comptes rendus des conférences internationales sur les femmes de ces décennies (Nairobi, Pékin, etc.), le terme « violence de genre » ne figurait que dans les textes en anglais, et non dans leur version française, où on parle d’actes « dirigés contre le sexe féminin ». Pauline Delage explique ce décalage par les fortes résistances, qu’elles soient de nature politique ou épistémologique, au concept de « genre » en France, alors même que, dans les années 2000, le concept de « violences de genre » s’imposait dans les contextes internationaux.

Revenant sur les débats scientifiques sur la dénomination des violences faites aux femmes, la sociologue souligne l’intérêt de la définition de « violence de genre », qui permet d’inclure les minorités de genre – les femmes n’étant pas les seules à être ciblées, mais aussi p.ex. les personnes LBGT+ – et de mettre l’accent sur le rôle du genre comme rapport social. Les catégories de « violences domestiques » ou « violences intra-familiales » tendent à effacer des femmes et leur expérience de la violence. Le risque est donc celui de la dépolitisation. La catégorie de « genre » permet selon elle de rappeler la présence d’un rapport de domination au coeur de ces violences et de souligner la nature politique de ce phénomène, et n’empêche pas d’intégrer des analyses intersectionnelles.

Lisa Hellriegel (Universität Bremen), « Between the private and the Public: Sexual Violence in England and West Germany, 1920s-1960s »

Lisa Hellriegel étudie la reclassification des délits sexuels dans les codes pénaux allemand et britannique dans années 1920 aux années 1960, qui précèdent, en Allemagne comme en Grande Bretagne, un glissement significatif dans la définition juridique des violences sexuelles. En Allemagne, le Code pénal de 1871 définit les violences sexuelles comme des offenses contre la morale, là où il les définit à partir de 1973 comme des offenses à la liberté de disposer de son corps. D’une valeur publique, la morale, on passe donc à une valeur individuelle. Un glissement similaire s’opère au même moment en Grande-Bretagne. L’historienne s’interroge sur les raisons et les modalités de ces changements, évolutions qui ne sauraient être attribuées aux mouvements féministes de ces deux pays, puisque l’évolution juridique a précédé la mobilisation des féministes à ce sujet.

S’appuyant sur des minutes de procès pour violences sexuelles en Allemagne et en Grande Bretagne dans les années 1920, Lisa Hellriegel identifie trois aspects déterminants dans le jugement : le passé sexuel des victimes d’agressions sexuelles, le rôle de la violence corporelle et le rôle de l’espace public. La réputation, non seulement de la victime, mais aussi des auteurs des faits, jouent un rôle important dans le jugement des faits.

La dictature nationale-socialiste ne se souciait pas spécialement de la poursuite des crimes sexuels. Ses idéologues étaient bien plus soucieux de définir le périmètre de la « Volksgemeinschaft » (littéralement la « Communauté du peuple ») que de la moralité, qui ne jouait qu’un rôle second. Sous le national-socialisme, les femmes recouraient parfois à la dénonciation de leurs maris pour poursuivre des faits de violence sexuelle. Les tribunaux de l’Allemagne nazie agissaient dans l’intérêt présumé de la Volksgemeinschaft et non pour la liberté sexuelle des femmes. Si le régime national-socialiste constitue un cas à part dans l’évolution de la qualification juridique des viols, il a contribué à atténuer le poids de la moralité dans la poursuite des violences sexuelles.

Dans les années 1950, Lisa Hellriegel relève des efforts, menés en Grande-Bretagne par des partis politiques et travailleurs sociaux, pour défendre les mineures et mineurs contre les violences sexuelles, avançant la notion de l’immaturité des victimes. En RFA également, au début des années 1960, elle relève dans les minutes des procès l’introduction progressive de la notion de liberté des femmes à disposer de leur corps. Dans les deux pays, les sources judiciaires attestent l’émergence de la notion de consentement sexuel, bien avant que les codes pénaux n’introduisent cette notion dans la définition du viol.

Conclusion

Les deux exposés et les discussions qui ont suivi ont illustré, avec des approches disciplinaires différentes, les enjeux derrière la définition et la qualification des violences de genre, non seulement dans le code pénal, mais aussi dans les chartes et conventions et dans les médias. Ils ont également révélé la multiplicité des acteurs impliqués dans la lutte contre ces violences – collectifs féministes, universitaires, législateurs, partis politiques, travailleurs sociaux. La perspective historique permet en outre de révéler des temporalités décalées, par exemple entre pratiques judiciaires et codification du droit.

Compte rendu de la séance du 26 mars 2026 rédigé par Anne-laure Briatte (Sorbonne Université/Sirice)

Le séminaire « Luttes, circulations et convergences : vers une histoire transnationale du genre en Europe au XXe siècle » s’est conclu sur une séance aux enjeux contemporains, réunissant le sociologue David Paternotte (Université libre de Bruxelles) et la musicologue Louisa Martin- Chevalier (Sorbonne Université). Peter Hallama a modéré la séance et en a exposé les enjeux : articuler les conflits actuels autour du genre et tenter d’évaluer la place du genre dans les conflits actuels. 

David Paternotte (Université libre de Bruxelles), « Combattre le genre, une politique publique ? »

David Paternotte a présenté ses travaux en cours sur les politiques européennes de lutte contre le genre. En France, le concept d’« anti-genre » est utilisé depuis une dizaine d’années, depuis la Manif’ pour tous qui a marqué une nouvelle vague d’opposition contre les politiques progressistes envers les femmes et les minorités de genre. À l’échelle européenne, le concept fait désormais partie des grandes lignes politiques de certains pays, puisque plusieurs personnalités, revendiquant leur appartenance au mouvement, sont au pouvoir, comme Viktor Orbán en Hongrie, Vladimir Poutine en Russie, Giorgia Meloni en Italie ou encore Recep Tayyip Erdoğan en Turquie. Que font les acteurs anti-genre quand ils sont au pouvoir ? Quelles sont leurs modes d’action et d'organisation ? Quelles sont leurs stratégies ?

David Paternotte propose le terme de « campagne anti-genre » pour désigner des mouvements politiques luttant contre les droits des femmes et des minorités de genre, comme le droit à l’avortement, le mariage homosexuel, les droits trans. Si les campagnes anti-genre ont pour origine l’Église catholique dans les années 1990, elles sont désormais l’objet des partis de droite conservatrice et d’extrême droite, qui associent ces revendications à la lutte contre l’immigration ou encore le « wokisme ». Les campagnes anti-genre n’ont plus uniquement un aspect religieux mais se mettent à l’agenda politique des partis. Ces campagnes dépassent le simple discours pour toucher directement les politiques publiques. Elles s’expriment à la fois par des pratiques frontales d’interdiction, contre des associations ou des rassemblements, mais aussi par des pratiques plus discrètes, comme le vote du budget ou la réduction des finances dans certains domaines.

David Paternotte distingue trois directions de ces campagnes anti-genre, quand elles arrivent au sein d’un gouvernement en place. Ces politiques ne cherchent pas seulement à détruire des acquis sociaux mais également à construire un nouveau monde basé sur des valeurs conservatrices. D’abord, ces politiques concernent la gestion de la société civile. Cela passe par le contrôle d’internet, l’interdiction de manifestations ou l’utilisation de la violence d’Etat contre des militant.es. Ensuite, les politiques démographiques sont aussi un des moyens d’appliquer ces politiques anti-genre. Cela se manifeste par des discours natalistes et la promotion des valeurs familiales dans l’opinion publique, comme l’a fait la Turquie en déclarant l’année 2025 « année de la famille ». Ces politiques peuvent aller jusqu’à attaquer le droit à l’avortement et/ou la contraception ou encore l’immigration. Enfin, ces politiques se déploient aussi à une échelle internationale, puisque se créent des alliances à partir de ces idées.
Ainsi, ces campagnes se retrouvent aussi au niveau européen avec l’expression de ces partis politiques au sein des instances européennes. Viktor Orbán, par exemple, s’est rallié en 2024 aux « Patriotes pour l’Europe » et à son président Jordan Bardella, pour former une force importante d’extrême droite au Parlement européen, promouvant les idées anti-genre au sein d'assemblées.

Louisa Martin-Chevalier (Sorbonne Université) « Être une compositrice ukrainienne en temps de guerre : circulations, réseaux et (re)construction professionnelle en Europe depuis 2022 »

Louisa Martin-Chevalier s’intéresse à la place des compositrices ukrainiennes dans le contexte de la guerre avec la Russie depuis 2022. L’histoire de la musique en Ukraine s’est principalement faite à partir des grandes figures masculines. Avec la guerre, les compositrices semblent gagner une visibilité nouvelle, incarnant le visage de l’Ukraine en conflit, puisqu’elles sont les seules, avec les enfants, à pouvoir quitter le territoire. À partir d’entretiens semi-directifs avec des compositrices ukrainiennes en exil, entre Prague, Varsovie et Paris, Louisa Martin-Chevalier tente de répondre à la question : comment évolue la question de la visibilité et de la professionnalisation des compositrices ukrainiennes en Europe dans le contexte de la guerre ?

Tout d’abord, la guerre a permis à ces compositrices d’accéder à une visibilité qu’elles ne connaissaient pas auparavant. Alors que les hommes sont mobilisés au front, les femmes compositrices ont pu être sollicitées pour des concerts de solidarité, surtout au début de la guerre.  Cependant, leur musique est souvent réduite à un discours national et les oeuvres portant sur la guerre ou le nationalisme sont privilégiées. Elles sont souvent considérées comme des artistes en temps de guerre et deviennent le symbole du conflit, au-delà des frontières de l’Ukraine. Pour ces femmes compositrices, la musique devient une forme de résistance à la guerre et aux oppressions. La scène artistique est revendiquée comme un espace d’expression et de lutte. C’est l’exemple de Dakh Daughters qui mêle musique et performance, cabaret et punk. Avant la guerre, ce groupe de sept compositrices-interprètes traitait déjà de thématiques comme le patriarcat ou les attaques russes, comme en témoigne la composition « Rozy / Donbass ». Depuis 2022, elles s’engagent fermement contre la guerre et continuent de se produire en Europe.

Ensuite, la professionnalisation de ces femmes dans le milieu artistique se trouve modifiée avec la guerre. Avant 2022, certaines compositrices se sont engagées pour encourager le professionnalisme des femmes dans la musique, en mettant en place une forme de mentorat pour les accompagner dans leur carrière. Depuis la guerre, ce genre de dispositif est devenu impossible. Les conditions matérielles des femmes compositrices exilées freinent considérablement leur carrière. Elles vivent souvent dans des situations précaires et doivent sans cesse se déplacer. Dans ces déplacements en contexte de guerre, ce sont souvent elles qui ont à charge les enfants et/ou les personnes âgées, ce qui limite parfois leurs possibilités d’insertion dans le monde de la musique (travail alimentaire pour nourrir leur famille, emploi du temps chargé). Les situations de précarité et déplacements redéfinissent leur métier : elles combinent des cours de musique, des résidences et des commandes pour pouvoir subvenir à leurs besoins. Leur relative visibilité n’a pas marqué un élan dans leur professionnalisation dans le monde de la musique. Si elles ont été davantage invitées dans les festivals européens depuis de 2022, ces invitations n’ont été que temporaires et n’ont pas réellement survécu aux premiers émois qu’a suscité le conflit en Europe.

Conclusion

Comme l’ont montré les interventions et la discussion qui en a suivi, le genre est un outil analytique qui permet de comprendre les enjeux politiques, sociaux et culturels actuels. Femmes et minorités de genre font l’objet de conflits actuels en subissant des violences directement dirigées contre elles ou étant victimes particulières de violences dirigées contre toute une population.

Compte rendu de la séance du 17 avril 2026 rédigé par Fanny Janeau (Sorbonne Université / Initiative Europe)

Contact

Anne-Laure Briatte

Sorbonne Université / SIRICE

Marie Ferri

Paris 1 Panthéon-Sorbonne / SIRICE

Peter Hallama

Paris 1 Panthéon-Sorbonne / SIRICE

Fanny Janeau

Sorbonne Université / SIRICE

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