Des imprimés en mouvement

Compte-rendu par Inès Saugné et Borromée Cavro sur le colloque « Des imprimés en mouvement : réception et circulation du livre entre les espaces francophones et germanophones à l’époque moderne (16ème- 17ème siècles) ».
Tenu à l’Institut des sciences historiques de l’Université Humboldt à Berlin, les 16 et 17 octobre 2025.

Ce colloque a été pensé dans le cadre du partenariat entre les deux institutions au sein desquelles ses organisateurs mènent actuellement leurs recherches doctorales, Sorbonne Université (Centre Roland Mousnier) et Humboldt Universität zu Berlin (Institut für Geschichtswissenschaften). La concrétisation de cet évènement a été rendue possible grâce au soutien du CIERA (Centre interdisciplinaire d’études et de recherches sur l’Allemagne) dans le cadre de son programme de financement des colloques juniors, ainsi qu’à la contribution du Pôle « Europe et Renaissance » (Initiative Europe) de Sorbonne Université et de l’Institut des sciences historiques de Université Humboldt de Berlin. Nous tenons également à remercier chaleureusement les professeurs Matthias Pohlig (Humboldt Universität zu Berlin), Nicolas Le Roux (Sorbonne Université) et Julien Goeury (Sorbonne Université), membres du comité scientifique, pour leurs conseils et leur soutien tout au long de l’organisation et du déroulement du colloque.

Avant d’entamer la présentation des thématiques et de commenter les résultats des discussions, il importe de préciser certains aspects relatifs à la construction des axes de ce projet. Depuis de nombreuses années déjà, il n’est plus discutable et à raison, moins encore au sein de structures telles que la Chaire d’histoire européenne de la première modernité (Humboldt Universität zu Berlin) qui a soutenu ce colloque, de considérer la dimension européenne et plus spécifiquement franco-allemande de la recherche comme une garantie importante de l’équilibre des savoirs, de la rigueur dans l’affiliation des données ainsi que du fonctionnement logique des problématiques qui y sont associées. Pourtant à l’achèvement de ce projet, il serait inexact d’affirmer que c’est cette spécificité binationale qui avant toute autre ait tenu le premier rôle dans l’intérêt scientifique de ce colloque. La raison principale est certainement liée au fait qu’à l’exception de trois cas, la sélection des communications du colloque ne s’est pas faite sur l’exigence d’une problématique d’histoire croisée mais plutôt selon un partage centré sur des aires géographiques différenciées, en France et en Allemagne donc. Il semble finalement que ce soit sur sa seconde identité que le colloque ait pleinement rempli sa fonction d’échange, à savoir son caractère interdisciplinaire. La recherche en histoire du livre et de l’imprimé au début de l’ère moderne implique précisément l’extension de la traversée des champs d’étude et oblige à faire l’effort de se tourner vers des espaces de pensée que l’on anticipe parfois à tort comme difficilement accessibles.

Cette approche peut certes, comporter le risque de contrarier les attentes académiques en faveur d’une spécialisation qui laisse au chercheur l’impression d’une dispersion entre différents îlots de savoir et de récit. Un pied posé sur chaque terrain, il est possible de ressentir parfois un manque d’ancrage disciplinaire. S’il semble difficile d’imaginer Lucien Febvre ou Marc Bloch s’attarder sur les incertitudes du chercheur en quête de repères lors de la fondation de l’École des Annales ou s’inquiéter de la réception du terme « marchandise » pour désigner le marché du livre au 16ème, c’est précisément dans la mise en dialogue des voix et des disciplines, dans l’expérimentation de nouvelles terminologies mais aussi dans la pluralité des approches méthodologiques que se compose avec le plus de justesse la fresque des pratiques éditoriales et culturelles à la Renaissance. Telle fut l’ambition centrale de ce colloque. Rassembler de jeunes chercheurs, doctorants et post-doctorants affiliés à des universités françaises et allemandes, spécialisés en histoire de la Réforme, en littérature de la première modernité, ainsi qu’en philologie et en histoire de la traduction, dans le but d’identifier à partir des corpus sélectionnés, les personnalités ayant reconnu dans la technique de l’imprimerie un instrument capable de transformer les modes de représentation et d’interprétation du monde et de ses idées. Le colloque mené en français et allemand visait à démontrer que comme tout champ de recherche, la géographie européenne du livre aux 16ème et 17ème siècles ne se construit pas autour d’un seul facteur. Elle dépend au contraire de l’articulation de multiples paramètres depuis la décision de l’imprimeur-libraire de prendre en charge un écrit, de son travail de révision jusqu’à sa mise sous presse et enfin, de sa commercialisation dans l’officine ou de sa diffusion auprès des lecteurs à travers une circulation dans les grands centres de l’imprimerie. Sans appel à projet, la réalisation de cette réunion se révéla plus complexe qu’il n’y paraissait au départ. L’absence en Allemagne d’un répertoire centralisé des thèses et d’un moteur de recherche équivalent à thèse.fr a compliqué l’identification des profils de jeunes chercheurs spécialisés dans les thématiques du colloque et a impliqué de consulter individuellement chaque département universitaire en Allemagne pour repérer, puis contacter les doctorants susceptibles de s’inscrire dans les sessions de recherche. Mais contre toutes attentes, c’est sur la base de cette contrainte que se sont créés les rapports non anticipés entre les aspects matériels de l’édition et la culture philologique de la traduction à l’origine des transformations littéraires et des usages de l’imprimé.

Le colloque s’est ouvert sur une introduction des organisateurs qui s’est attachée à caractériser et contextualiser les traditions et les pratiques méthodologiques désignées en France sous l’appellation « histoire du livre » et en Allemagne sous celle de « Buchwissenschaft », ainsi qu’à présenter les nombreuses sources bibliographiques attachées au colloque. En témoignent les premiers hochements de tête dans l’assemblée qui ont confirmé l’existence d’un horizon de lectures commun, la citation de ces titres (parmi lesquels Henri-Jean Martin, Charlotte Kempf, Yann Sordet, Frédéric Barbier, Jean-François Gilmont, Frank Ulrich Prietz, Dieter Mertens, Michael Giesecke, Holger Flachmann) a permis d’ouvrir une voie stable à la description du contenu de chacune des trois sections qui ont structuré le colloque.

La première session intitulée « Stratégies et dynamiques éditoriales » s’est déroulée sur la première journée et a regroupé quatre communications modérées par les deux organisateurs (comme cela a été le cas pour les deux autres sessions). La diversité des méthodologies mobilisées dans ce panel, allant de l’analyse du cadre juridique et légal à l’examen de la responsabilité intellectuelle de l’imprimeur-libraire en passant par l’élaboration d’un système de hiérarchisation et d’analyse quantitative des réseaux du livre, n’a nullement compromis la cohérence de l’ensemble. Elle a consolidé l’objectif initial de cette première session qui consistait à exposer sous différents angles la figure de l’imprimeur-libraire comme « faiseur de texte » en position de maîtrise et de tension face aux dynamiques économiques et matérielles de l’imprimé. Alors défini comme éditeur-commercial, il est celui qui organise et contrôle le processus de publication du texte, investit les capitaux pour couvrir les coûts de production, réfléchit au marché pour ses livres, cherche les textes à imprimer, échange avec les auteurs et prépare la copie.

Franca Reif, doctorante en histoire à l’université de Bayreuth, a ouvert cette section en proposant une réflexion sur les processus de négociation de communication sur le marché du livre à Leipzig à travers le litige qui opposa les imprimeurs Henning Grosse et Abraham Lamberg autour de la réimpression du catalogue de la foire de Francfort entre 1590 et 1605. Avant même de parcourir le contenu d’une édition, tout chercheur en histoire du livre aura comme réflexe de chercher la trace d’un privilège royal accordé à l’imprimeur-libraire. Mais que se passe-t-il en pratique lorsqu’un autre libraire viole ce privilège et réimprime le même ouvrage pour son compte ? L’exemple du conflit autour de ce catalogue a tout d’abord mis en lumière la confusion et la mauvaise coordination entre les autorités compétentes (Électorat de Saxe, conseil municipal et université de Leipzig qui exerce la censure) qui, à cause d’une succession de décisions contradictoires, ont empêché la résolution de cette affaire. Les archives consultées (lettres de plainte) montrent la détermination et l’affrontement acharnés de ces deux libraires à s’assurer le contrôle de l’ouvrage, ce qui a révélé par ailleurs l’intensité de la concurrence et la course commerciale menée au coeur de ce marché leipzigois en expansion et hautement compétitif. Franca Reif a conclu sur le résultat d’une incapacité des instances régulatrices à prévenir ou définir la prolifération de copies, d’éditions contrefaites ou révisées, dans la mesure où sans forcément s’en inquiéter chacun tend à transformer, plagier, reprendre ou fragmenter ces écrits.

La seconde communication de ce panel menée par Mélinda Fleury, doctorante en histoire à l’université de Genève (IHR), a fait le choix de s’éloigner de la problématique matérielle des éditions pour se concentrer sur la question littéraire de la réception des historiens du Saint-Empire romain germanique dans l’ouvrage historiographique de l’historien protestant français Lancelot Voisin de La Popelinière, l’Histoire des histoires (1599). Le neuvième livre de l’ouvrage qui contient un chapitre intitulé « Historiens de Germanie » a permis d’identifier les liens intertextuels et les usages existants de l’historiographie allemande (Tacitus, Rhenanus, Chytraeus, la Chronique de Melanchthon et Carion) avec une attention particulière portée ici au cas de l’historien Johannes Sleidanus qui occupe la toute fin du passage. On retient ces lignes saisissantes où la Popelinière accuse les historiens catholiques tels que Laurentius Surius, de critique virulente et injuste à l’encontre de l’histoire de la Réforme de Sleidanus. Un épisode que Mélinda Fleury a mis en parallèle avec l’expérience de l’historien français qui dut lui aussi faire face à une violente polémique et à la condamnation des milieux réformés lors de la parution de son Histoire de France quelques années plus tôt. Si les descriptions et la citation du contenu des ouvrages prouvent bien la consultation effective des éditions et potentiellement certains usages textuels par la Popelinière, la conclusion de l’exposé a insisté sur la grande nécessité de travailler sur un outil numérique capable de repérer les usages entre ces écrits pour déterminer les proportions et les endroits où l’auteur s’est saisi du texte. Un projet d’analyse référentielle que Mélinda Fleury travaille à mettre en oeuvre dans le cadre de sa thèse.

Après une pause, Violaine Chaudoreille, doctorante en lettres classiques à l’université de Rouen-Normandie, a ouvert le second volet de cette session avec une communication sur les conditions de circulation et de réception des élégies érotiques d’Ovide (triptyque Remèdes à l'amour, de l’Art d'aimer et des Amours) dans les espaces francophones et germanophones au 16ème siècle. La première partie de l’exposé présente les espaces et les formats (avec ou sans commentaires) dans lesquelles les éditions ont été imprimées et ont circulé en France à Lyon et Paris et en Allemagne depuis Bâle, Cologne, Leipzig, Francfort. En partant du constat matériel de la circulation et de la présence des éditions, c’est l’analyse du discours professoral et pédagogique sur la poésie élégiaque (préfaces et les textes liminaires) qui a permis de faire le lien entre le phénomène d’expurgation des éditions pour raisons morales et l’apparition de nouvelles habitudes de lecture des écrits d’Ovide en fonction du public visé par les imprimeurs. C’est notamment lorsqu'ont été abordées les formules figurant dans les discours liminaires des manuels scolaires et contenant les textes érotiques d’Ovide - formules visant par exemple, à rassurer le public quant aux précautions morales adoptées - que s’est révélée avec le plus de netteté la proximité d’intérêt entre les logiques marchandes et culturelles de ces imprimés.

Pour clore la première session du colloque, Délia Branciard, doctorante en histoire à l’université Jean Moulin Lyon III, a orienté les discussions vers une approche plus technique d’une histoire quantitative et analytique du statut et de la hiérarchie dans lesquels s’inscrit la figure de l’éditeur à Lyon au 16ème siècle. Cela se traduit concrètement par un important travail de traitement des données - sous la forme de graphes, de tableaux Excell - qui fait apparaître le profil sociologique et économique des imprimeurslibraires, leur place et l’importance de leur autorité dans le réseau du livre lyonnais ainsi que leurs liens commerciaux et politiques qui définissent leurs rapports les uns aux autres (association commerciale, alliance familiale, rivalités, stratégies éditoriales via les catalogues). La récolte de ces données s’est faite à partir des paratextes des éditions, des archives notariales, archives fiscales et des catalogues-répertoires des éditions lyonnaises (Henri-Louis Baudrier). Délia Branciard a présenté une première vision de sa base de données transcrites (selon les catégories et informations sélectionnées) et modélisées sur le logiciel de code R, qui a mis en lumière de façon édifiante et interactive (les liens entre les imprimeurslibraires sont par exemple classés par couleur, il est possible de détacher comme une masse mouvante les groupes le plus soudés des figures isolées du réseau), la « dynamique relationnelle du milieu éditorial » selon ses mots. Cette première session a donc permis de mettre en évidence les espaces francophones et germanophones comme laboratoires d’expérimentation d’outils de marchandisation du livre imprimé, impliquant de nouvelles formes de production et de distribution à l’époque moderne.

La deuxième session intitulée « Circulation de l’imprimé : une production éditoriale engagée », s’est ouverte le jour suivant et regroupait quatre communications. Ce panel prenait pour point de départ une réflexion sur l’éthique professionnelle et sur l’idéal de service public (Alde Manuce et son adage érasmien « Festina lente ») que les imprimeurs-libraires humanistes revendiquent comme responsabilité morale et intellectuelle, conférant en retour dignité et légitimité à leur art. L’élan de l’engagement religieux qui se produit à partir de la Réforme, notamment à travers la circulation massive des Flugschriften à l’intérieur des territoires du Saint-Empire, naît en partie du lien nouveau entre les idées luthériennes et la diffusion de l’imprimé. Au moment de la Contre-Réforme et du Concile de Trente, la circulation d’imprimés engagés ayant pour mission d’affermir la culture religieuse ou de ramener dans le giron de l’Église apostolique les croyants dispersés, participe de la constitution d’une identité confessionnelle du milieu des imprimeurs-libraires qui particulièrement exposé, doit faire face aux campagnes de censure politique et religieuse des ouvrages.

La présentation d’Anne-Gaëlle Leterrier Gagliano, docteure en littératures françaises (Sorbonne Université) consacrée aux relations entre les poètes catholiques engagés et leurs imprimeurs-libraires durant les guerres de Religion, a mis en évidence ces espaces de conflit ainsi que le degré d’engagement politique et confessionnel des éditeurs qui influencent non seulement les choix d’impression mais également les modalités de diffusion de ces publications. Plusieurs approches ont été envisagées afin d’analyser ces liens. L’étude de la matérialité des éditions a permis à Anne-Gaëlle Leterrier Gagliano de démontrer la visée confidentielle de nombreux recueils de chansons, expliquant ainsi la production de pièces de circonstance bien après l’événement célébré. La présentation des catalogues dont par exemple celui de Nicolas Chesneau, éditeur de Jean Le Masle, écrivain partisan de la Ligue a permis de mettre l’accent sur le rôle performatif des publications de chants catholiques visant à ressusciter la mémoire et l’émotion des conflits passés alors que la violence s’intériorise en cette fin de 16ème siècle.

Morten Schneider, doctorant en littérature allemande à Humboldt Universität zu Berlin, s’est intéressé aux réflexions du bibliothécaire et érudit parisien Gabriel Naudé sur l’invention de l’imprimerie au septième chapitre de son ouvrage Addition à l'histoire de Louis XI publié en 1630. Selon l’auteur, s’il est indéniable que l’imprimerie a favorisé le rayonnement mondial de la culture humaniste et contribué à l’essor du commerce européen, il porte un regard sévère sur la prolifération inquiétante des libelles à bas prix et au contenu séditieux qui parviennent à s’imposer auprès d’un lectorat non savant. Dans son discours, Naudé tient en grande partie responsable l’essor de l’imprimerie de l’instabilité religieuse et des tensions confessionnelles ayant conduit aux guerres de Religion. En réponse aux travaux précédents, c’est sur le principe d’une historiographie ouverte au contexte contemporain et à la collecte systématique des sources, qu’il décide de développer sa propre histoire des débuts de l’imprimerie selon le modèle d’une « historia literia » qui se tient à distance des querelles partisanes opposant Koster et Gutenberg quant à la question des origines.

Après une pause, Lorenzo Paoli, post-doctorant en histoire à l’université de Genève (IHR), a présenté une autre production éditoriale engagée, celle des Commentaria d’Annius de Viterbe et du Compendium de Johannes Trithemius, deux ethnogenèses ayant bénéficié d’une riche réception dans les espaces francophones et germanophones tout au long du 16ème siècle. Sa démonstration, appuyée sur une analyse de différentes histoires universelles, a souligné le rôle de la translatio imperii dans les projets historiographiques en construction des deux côtés du Rhin. C’est à partir de ces différents projets éditoriaux que Lorenzo Paoli a pu proposer une étude comparative des généalogies imaginaires issues du pseudo-Bérose et du pseudo-Manéthon : de l’hypothèse troyenne à l’hypothèse franco-gauloise, ce travail de mise en exergue des biais nationalistes à l’oeuvre dans la circulation des imprimés a permis de mieux discerner l’importance des conflits confessionnels dans la recomposition des luttes autour des modèles historiographiques à la Renaissance.

Pour clore cette deuxième session, Jonas Kurscheidt, maitre de conférences en littérature allemande à l’université de Tours, s’est intéressé aux éditions de La Nef des fous (1494) de Sebastian Brant, peinture morale d’une humanité perçue par l’intermédiaire de la figure du fou. D’abord diffusée en allemand et en latin, cette oeuvre connaît rapidement de nombreuses traductions (en français, en anglais, en néerlandais…) qui assurent son succès. Jonas Kurscheidt a pu montrer que ces différentes éditions témoignent d’un double mouvement : d’une part celui de la diffusion européenne de l’oeuvre et de ses vingt-huit éditions parues entre 1494 et 1500 ; d’autre part celui de l’oeuvre elle-même, qui connaît de nombreux changements de forme au cours de cette transmission. L’étude de cas d’une édition strasbourgeoise imprimée par Johann Grüninger en 1495 présente le processus de transformation qui fut appliqué à La Nef des fous : corrigé et enrichi, le texte se dote d’une nouvelle typographie et d’une nouvelle mise en page dans l’objectif d’en faire un succès commercial. Dans un deuxième temps, l’étude de trois éditions françaises a de nouveau montré l’adéquation existante entre le travail de mise en page – proche d’une édition manuscrite – et le public visé, probablement aisé voir seigneurial, comme a pu le démontrer l’étude des paratextes. Enfin, les versions abrégées de la Nef parues en français et en allemand dans les années 1530 ont été mises en parallèle avec la vogue des livres d’emblème des deux côtés du Rhin. Les différentes interventions ayant occupé cette deuxième session ont donc su mettre en avant les problématiques d’identité confessionnelle, de proto-nationalisme et de stratégie commerciale des imprimés en circulation sur le marché, édités au mieux pour correspondre aux attentes d’un public spécifique.

La troisième et dernière session, « Enjeux de la traduction en langue vernaculaire », s’est déroulée l’après-midi de la deuxième journée et s’est composée de trois communications. Mêlant les perspectives d’histoire matérielle, culturelle et littéraire, ce panel a permis d’envisager les différents motifs qui font de la traduction l’outil indispensable de la construction d’une République des Lettres à l’époque moderne. Les éditions traduites témoignent d’une entreprise de légitimation du vernaculaire menée par les éditeurs afin d’atteindre un public plus vaste et sont à l’origine d’une transformation des modes de réception (révisions, mise en page, augmentation par l’ajout de parties). Les différentes interventions ont été choisies afin de souligner un enjeu trop souvent occulté dans les études portant sur les éditions traduites : la perspective économique de l’activité d’édition qui participe à faire de la traduction en vernaculaire la langue de l’Europe.

Theresa Beckert, doctorante en histoire à la Technische Universität Dresden, a présenté le parcours des traductions des oeuvres de l’écrivain croate Bartholomäus Georgijević, qui ont connu quatre-vingt-deux éditions en sept langues vernaculaires entre 1544 et 1686. Elle s’est plus précisément attachée à analyser les enjeux confessionnels des traductions en langue allemande de sa première oeuvre, De Turcarum ritu et caeremoniis (1544), en montrant que les expériences de voyage et de captivité de ce soldat itinérant fait prisonnier à la bataille de Mohács, ont constitué un terreau fertile pour des traducteurs prompts à rapprocher la figure d’altérité négative que constitue le « Turc » de celles d’adversaires confessionnels qui, à la même période, participent aux courants réformateurs qui se multiplient à travers l’Europe. Elle a ainsi pu souligner que la traduction à l’époque moderne relevait d’un travail de révision non seulement linguistique mais aussi culturel, chaque traducteur s’efforçant d’adapter le texte original de Georgijević au contexte des dissensions intra-chrétiennes. L’exemple du paratexte de l’édition vernaculaire de Bruschius, Von der Türcken gebreuchen (1545), a ainsi mis en évidence l’adaptation du texte original à un public évangélique, invitant ce dernier à voir dans le miroir ottoman le reflet du chrétien non réformé. Ainsi pour Theresa Beckert, le large succès des éditions traduites du De Turcarum pourrait s’expliquer par ce qu’elle qualifie de « reconfiguration confessionnelle » du texte-source.

Felix Herberth, doctorant en philologie allemande à l’Universität Würzburg, a retracé l’histoire des éditions des Histori von dem grossen Alexander, qu’il met en parallèle avec l’évolution du marché du livre allemand à la Renaissance. À partir de l’édition leipzigoise de Nikolaus Nerlich imprimée en 1625, l’histoire des éditions de l’Alexandre reflète les goûts changeants du public germanophone. L’impératif moralisant des traductions du 16ème siècle cède progressivement le pas à un regard orientaliste sur les aventures du roi macédonien au sein de l’empire achéménide. Ce roman consacré à la vie d’Alexandre le Grand, paru d’abord sous forme manuscrite en langue allemande en 1454 à Munich, est l’oeuvre du médecin et érudit allemand Johannes Hartlieb, dont Felix Herberth a retracé le parcours à la cour du duc de Bavière Albrecht III. La démonstration s’est ensuite concentrée sur l’analyse des conditions spécifiques de la circulation des différentes éditions imprimées, parues entre 1473 et 1682, et qui ont largement contribué à la transmission de l’oeuvre d’Hartlieb. La présentation des différentes gravures ajoutées au texte-source a permis de mettre en évidence les enjeux économiques et confessionnels des éditions imprimées, à l’instar de celle de l’imprimeur-libraire francfortois Kilian Hahn qui fait du roi d’Égypte Nectanebo vaincu par Alexandre, le représentant d’un monachisme lâche et débauché, afin d’adapter le texte aux attentes de la Francfort luthérienne.

Pour conclure cette dernière session, la communication de Nicolas Brisbois, doctorant en lettres classiques à l’université Paris-Est Créteil, a envisagé le partenariat de deux figures humanistes de Nuremberg : le patricien et traducteur helléniste Willibald Pirckheimer et l’imprimeur Frédéric Peypus qui, au tournant du 16ème siècle, participent de la diffusion d’un vaste patrimoine littéraire, philologique et théologique antique. Nicolas Brisbois a présenté le contexte culturel et intellectuel de Nuremberg, l’une des villes les plus influentes du Saint-Empire romain germanique à la Renaissance, ainsi que l’abondante production de Frédéric Peypus, responsable de soixante-six éditions humanistes entre 1512 et 1530. L’examen des éditions traduites par Willibald Pirckheimer a permis de comprendre le rôle de ce pionnier et autodidacte de l’humanisme grec dans la diffusion de Lucien de Samosate et du corpus néoplatonicien à Nuremberg. De même, l’analyse des marges des éditions de Pirckheimer et Peypus, a révélé la visée pédagogique de ces ouvrages, soucieux de commenter le texte-source en explicitant sa tonalité ou l’interprétation que le lecteur doit en tirer. À l’instar des deux précédentes communications, cette recherche a rappelé l’importance de l’étude des traductions pour envisager pleinement le travail d’encadrement de la réception opéré par auteurs et éditeurs commerciaux de cette époque.

À la croisée de la philologie, de la traductologie et de l’histoire littéraire, ce colloque pluridisciplinaire a permis d’interroger la place du livre aux frontières européennes de la Renaissance en s’attachant plus spécifiquement aux pratiques matérielles, aux usages éditoriaux ainsi qu’aux dynamiques de circulation et de réception dans les espaces francophones et germanophones. Les échanges lors de ce colloque ont été riches, stimulants et ont témoigné de la nécessité du rapprochement entre chercheurs littéraires et historiens autour des corpus produits en France et en Allemagne au cours de la première modernité. Pour certains qui n’étaient pas familiers avec l’histoire du Saint-Empire, examiner les spécificités des éditions germanophones parallèlement aux éditions francophones habituellement étudiées dans le cadre de leur thèse, fut l’occasion d’élargir et d’enrichir leur problématique de recherche. Mais avant tout, ce colloque de jeunes chercheurs a favorisé la relation intellectuelle entre doctorants et post-doctorants ayant fait du livre imprimé leur objet d’étude. En dépassant l’isolement parfois complexe que le doctorat peut engendrer, nous avons constaté le véritable dynamisme de l’histoire du livre à travers l’approche transnationale et interdisciplinaire et mesuré à quel point il est essentiel de continuer à créer un espace de dialogue au sein de la communauté universitaire européenne.

Auteur :

Inès Saugné est doctorante à Humboldt Universität zu Berlin, Institut für Geschichtswissenschaften. Son sujet de thèse est consacré à la réception des historiens allemands en France au 16ème et au début du 17ème siècle (histoires universelles, chroniques et commentaires) à travers les phénomènes de réception, de traduction et d’usage.

Borromée Cavro est doctorant à Sorbonne Université, Centre Roland Mousnier. Son sujet de thèse est consacré à la production de trois imprimeurs-libraires parisiens, Denis Janot, Gilles Corrozet et Nicolas Bonfons et à leur projet éditorial d’harmonie civile au cours des troubles de religion.

Événement : colloque « Des imprimés en mouvement : réception et circulation du livre entre les espaces francophones et germanophones à l’époque moderne (16ème- 17ème siècles) »
Lieu : Université Humboldt à Berlin, Allemagne
Date : 16 et 17 octobre 2025
Projet soutenu par le CIERA, dans le cadre des colloques Junior, l'Initiative Europe de l'Alliance Sorbonne Université, l'Institut für Geschichtswissenschaften, La Faculté des Lettres de Sorbonne Université et la Humboldt-Universität de Berlin.

Tout le programme est à retrouver ici.