Portrait - Lucas Lehéricy
« De la république au gouvernement des experts ? La professionnalisation du personnel politique dans l’Europe de la Renaissance (fin XVe-milieu XVIIe siècle) »
Après un parcours classique à l’Université, j’ai obtenu l’agrégation d’histoire puis un contrat doctoral pour préparer une thèse en histoire moderne à Sorbonne Université. Soutenue en mai 2025, ma thèse interroge la place du Conseil du Roi dans le système politique de la France du XVIe siècle. Elle entend démontrer que la monarchie française connaît un bouleversement politique majeur au moment des guerres de Religion, avec le passage d’une « monarchie tempérée », reposant sur la délibération collective et la recherche du compromis, à une « monarchie exécutive », dans lequel la prise de décision est confiée à un collège réduit d’administrateurs disposant de compétences techniques, qui remplacent les élites traditionnelles qui assistaient auparavant le monarque.
En tant que post-doctorant à l’Initiative Europe, je prolonge actuellement ces recherches dans le cadre d’un projet intitulé : « De la république au gouvernement des experts ? La professionnalisation du personnel politique dans l’Europe de la Renaissance (fin XVe-milieu XVIIe siècle) ». En effet, loin d’être une singularité française, ce bouleversement politique se révèle être un phénomène commun à la quasi totalité des États européens à l’époque moderne. Dans une approche comparatiste et transnationale, je cherche alors à analyser la transformation du politique dans l’Europe de la Renaissance en étudiant le passage d’un gouvernement élargi à un gouvernement d’experts, c’est-à-dire de professionnels mobilisant des compétences bureaucratiques nouvelles. Il s’agit d’interroger la disparition des pratiques de délibération collective, caractéristiques des États renaissants, au profit d’une pratique politique plus autoritaire, prise en charge par une bureaucratie peu nombreuse et animée par l’exigence d’efficacité.
Au cœur de ce projet, la question de la « professionnalisation » du personnel politique occupe une place centrale. Durant la première modernité émerge en effet une élite dirigeante nouvelle qui parvient progressivement à monopoliser la décision politique et à se substituer à l’ancienne aristocratie en capitalisant sur un ensemble de « savoirs » techniques opératoires. Par conséquent, je cherche à étudier les ressorts de cette ascension politique, en m’intéressant aux pratiques, aux discours, aux carrières et aux réseaux familiaux et professionnels des élites administratives qui émergent au tournant du XVIIe siècle. Ainsi, il me semble possible de rendre compte de l’avènement d’une « aristocratie d’État », composée d’experts partageant une forte endogamie familiale et culturelle. Le « gouvernement des experts » rompt alors avec l’exigence de représentativité qui était au cœur des systèmes politiques du début du XVIe siècle. Devant cette évolution, une première critique de la nouvelle élite bureaucratique émerge à partir des années 1580 : pour la première fois, l’opinion publique dénonce effectivement une « société politique » en voie de professionnalisation qui serait déconnectée des réalités du royaume et n’aurait d’autre légitimité que la richesse de ses ancêtres et la maîtrise de savoir-faire techniques.
Au terme de cette enquête, j’espère comprendre l’ampleur de la transformation politique qui se produit au tournant du XVIIe siècle sous l’effet des affrontements confessionnels. Cette compréhension est d’autant plus importante que, de nos jours, la dénonciation du « gouvernement des experts » est l’un des principaux arguments politiques des démocraties illibérales et de certains partis politiques contre la construction européenne. La critique de l’élite technocratique qui gouvernerait les institutions de l’Union européenne est en effet au cœur des discours populistes qui dénoncent la confiscation du politique au profit d’experts non-élus. Face à cette prétendue « dictature européenne » qui imposerait aux États membres une loi supranationale illégitime, ces mouvements prétendent restaurer la « souveraineté populaire » des États en rendant la parole au « peuple » et aux assemblées nationales démocratiquement élues. Or, loin d’être nouveaux, ces discours s’inscrivent en réalité dans une longue tradition idéologique qui valorise la participation collective des gouvernés plutôt que l’expertise de technocrates de métier.
Mon projet de recherche vise par conséquent à proposer une réévaluation de la domination technocratique en montrant l’ancienneté de la concurrence entre un « modèle républicain » – dans lequel le gouvernement serait l’émanation de la souveraineté populaire – et un « modèle administratif » – dans lequel celui-ci confié à des techniciens, choisis non pas en raison de leur représentativité sociale mais de leur expertise. Il s’agit en somme de s’interroger sur les conséquences politiques et sociales de l’affaiblissement de la délibération collective au profit d’une administration bureaucratique professionnelle, de la Renaissance à nos jours.
Dans le cadre de mes recherches, l’Initiative Europe m’a apporté un soutien conséquent pour organiser deux séminaires de recherche durant l’année 2025-2026. Le premier, intitulé « L’Europe des experts », envisage une approche diachronique pour analyser la place croissante de l’expertise dans la culture politique européenne depuis le XVIe siècle. Le second séminaire, à destination des jeunes chercheurs, s’intéresse à la gouvernementalité européenne et analyse les institutions, les mécanismes, les procédures, les savoirs – c’est-à-dire les « stratégies » qui assurent la pérennité de la construction européenne. Résolument interdisciplinaire, ce séminaire propose de faire dialoguer les recherches sur l’art de gouverner européen et les grands enjeux du début public contemporain – la guerre, l’écologie, les lobbies, etc. Les échanges se concluront par la publication d’un ouvrage collectif qui interrogera la manière dont les institutions européennes cherchent à associer les citoyens et les acteurs politiques au processus de prise de décision.
Grâce à l’Initiative Europe, ces deux rencontres constituent des moments de dialogue fécond entre des disciplines qui ordinairement échangent peu. Cette fécondité montre l’intérêt du programme transdisciplinaire porté par l’Initiative, qui joue un rôle moteur pour fédérer une communauté de chercheuses et de chercheurs transcendant les cloisonnements académiques traditionnels.
A partir de septembre 2026, Lucas Lehéricy sera chercheur au sein de l'équipe ERC Synergy TASTADE.
Source image : Illustration de « L'Hystoire de XENOPHON du voiage que fist Cyrus en Perse », ou La Retraite des Dix mille, traduction de « CLAUDE DE SEYSSEL ». Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.
Lucas Lehericy, post-doctorant
« De la république au gouvernement des experts ? La professionnalisation du personnel politique dans l’Europe de la Renaissance (fin XVe-milieu XVIIe siècle) »
Encadré par Nicolas Le Roux
Unité de recherche : Centre Roland Mousnier
Discipline : Histoire moderne
Europe et Renaissance