Séminaire « L’Europe des experts »
Présentation
L’Initiative Europe organise un cycle de cinq conférences consacré à la place de l’expertise dans l’identité politique européenne.
Dans le début public contemporain, la dénonciation du « gouvernement des experts » est l’un des principaux arguments des opposants à la construction européenne qui dénoncent la domination d’une élite technocratique qui aurait confisqué le prise de décision communautaire au nom de ses compétences budgétaires, économiques ou judiciaires. Symbolisé par la Commission et ses milliers de fonctionnaires hautement qualifiés, le « moloch bureaucratique » bruxellois apparaît aujourd’hui comme l’une des cibles principales des mouvements populistes : face à cette prétendue « dictature européenne » qui imposerait aux États membres une loi supranationale illégitime, certains partis politiques entendent effectivement restaurer la « souveraineté populaire » en rendant la parole au « peuple » et aux assemblées nationales démocratiquement élues. Or, loin d’être nouveaux, ces discours s’inscrivent en réalité dans une longue tradition politique qui privilégie la participation collective des citoyens plutôt que l’expertise de technocrates de métier.
Dans une démarche diachronique, ce cycle de conférences cherche donc à proposer une généalogie de la domination bureaucratique en Europe en analysant l’émergence d’administrations professionnelles qui, à partir de la Renaissance, se substituent à la consultation et à la délibération collectives qui étaient au cœur de la pratique politique médiévale.
Axes de recherche
Fort de l’interdisciplinarité de l’Initiative Europe, ce cycle de conférences entend faire dialoguer les démarche épistémologiques de chaque discipline des facultés des lettres et sciences humaines afin d’étudier la place croissante de l’expertise dans la culture politique européenne. Le cycle se structure autour de quatre axes majeurs :
- l’institutionnalisation de l’expertise politique entre le XVe et XXIe siècle
- la mise au point d’une « science du gouvernement » fondée sur des compétences procédurales techniques
- la production de discours littéraires, philosophiques ou artistiques destinés à légitimer l’autorité nouvelle des élites technocratiques et à asseoir leur domination politique
- les résistances des sociétés européennes face à la montée en puissance d’administrations normées.
Objectifs
Intégré à l’axe transversal de l’Initiative Europe (« Identité culturelle et politique de l’Europe »), ce cycle de conférences cherche à réévaluer la domination technocratique en montrant l’ancienneté de la concurrence entre un « modèle républicain » – dans lequel le gouvernement serait l’émanation de la souveraineté populaire – et un « modèle administratif » – dans lequel celui-ci confié à des techniciens, choisis non pas en raison de leur représentativité sociale mais de leur expertise.
En inscrivant l’affirmation des savoirs bureaucratiques dans le temps long, il s’agit donc de s’interroger sur l’existence ou non d’un « gouvernement des experts » dans une démarche prospective visant à réfléchir aux défis que connaît aujourd’hui la construction européenne.
Programme prévisionnel
Retour sur...
Intervenants : Thomas Boccon-Gibod et Aïda Manouguian
Introduction et animation : Lucas Lehéricy
À l’occasion de la deuxième séance du cycle de conférences consacré à l’Europe des experts, l’Initiative Europe a accueilli à la Sorbonne le philosophe Thomas Boccon-Gibod, maître de conférences HDR à l’Université Grenoble Alpes, dont les travaux portent sur la légitimité de l’autorité, les formes contemporaines de gouvernementalité et les rapports entre savoir et pouvoir en régime démocratique. La séance, présidée par Aïda Manouguian, maîtresse de conférences en droit public à l’Université de Strasbourg, entendait interroger les modes d’intervention des experts dans l’espace public européen.
La communication de Thomas Boccon-Gibod, intitulée « Au nom du public : l’expertise économique et la défense de l’intérêt commun », s’inscrivait dans une réflexion plus générale sur la place de l’expert dans les régimes démocratiques. À partir d’une analyse philosophique et historique, le conférencier a examiné non seulement la légitimité de l’expertise économique, mais aussi la manière dont les structures symboliques de la modernité ont produit un déni persistant de la dimension politique de l’économie. L’objectif de sa démonstration consiste précisément à comprendre pourquoi et comment l’autorité de l’expert, en particulier de l’économiste, tend à se présenter comme neutre, alors même que ses jugements sont insérés dans une communauté politique.
Thomas Boccon-Gibod débute par une réflexion sur la distinction entre usage privé et usage public de la raison d’État. L’expert n’est légitime au nom du public que s’il accepte d’assumer publiquement sa propre position, y compris ses biais, ses intérêts personnels et son inscription dans une communauté politique. Sa légitimité à intervenir dans le débat public ne repose donc pas seulement sur sa compétence technique, mais sur sa capacité à inscrire son jugement expert dans un espace de délibération collective.
La bonne pratique de l’expertise suppose donc l’existence d’une « communauté de jugement » (ou communauté épistémique) dans laquelle la relation entre les différents acteurs (experts, décideurs, citoyens) ne serait pas univoque mais reposerait sur des discussions et des négociations permanentes. Cette dimension doit être prise en compte dans les réflexions sur les fondements économiques de la souveraineté car le développement de l’économie a un impact considérable sur les théories de la raison d’État. Or, dans les relations entre experts et gouvernement, cette dimension délibérative est souvent absente, réduite à une simple transmission technique d’information, au détriment de la pluralité des points de vue.
Dans la deuxième partie de sa communication, Thomas Boccon-Gibod remonte aux origines historiques du discours économique moderne. Selon lui, l’idée d’une économie dépolitisée ne peut s’expliquer seulement par l’évolution interne de la discipline, mais doit être replacée dans le contexte de la naissance de la souveraineté moderne à la fin du XVIᵉ siècle. L’économie politique naît au moment où le pouvoir souverain cherche à s’affranchir des contraintes juridiques et symboliques qui limitaient auparavant son action. En acceptant le terme de souveraineté, les pays doivent trouver les justifications à leurs pouvoirs.
Dans un troisième temps, le conférencier revient sur le contexte actuel, marqué par des crises successives — financière, pandémie, conflits géopolitiques — qui ont mis à l’épreuve les modèles économiques dominants. Les limites du libre-échange globalisé, l’émergence de nouveaux empires économiques (GAFAM, grandes entreprises chinoises) et la fragmentation de l’ordre international montrent que l’économie n’est jamais une sphère autonome. Elle dépend de rapports de puissance politiques, juridiques et culturels.
Pour Thomas Boccon-Gibod, l’Europe incarne de manière particulièrement nette cette ambivalence. L’Union européenne s’est construite sur un modèle de marché concurrentiel visant à empêcher le retour aux logiques impérialistes du passé. Mais en plaçant la concurrence au cœur de son architecture institutionnelle, elle a parfois reconduit, sous une autre forme, la logique de puissance qu’elle cherchait à dépasser. Il suggère que la redéfinition des politiques économiques doit partir non pas de l’économie elle-même, mais de la démocratie. L’enjeu n’est pas tant de moraliser le marché que de reconstruire une communauté politique capable de définir collectivement ce qu’elle considère comme juste. Ce serait là une manière d’achever le projet politique moderne, inachevé depuis les premières révolutions démocratiques.
À l’issue de l’exposé, un échange enrichissant s’est engagé entre Aïda Manouguian et Thomas Boccon-Gibod, permettant d’approfondir plusieurs des points soulevés durant l’intervention. La discussion a porté notamment sur la notion de souveraineté et sur la distinction entre son titre et son exercice, Aïda Manouguian rappelant combien cette différenciation, apparue à l’époque moderne, demeure essentielle pour penser les limites juridiques et politiques du pouvoir. Les deux intervenants ont également interrogé les rapports entre droit et puissance.
Cette séance proposée par Thomas Boccon-Gibod a offert une réflexion riche et ambitieuse sur la nature profondément politique de l’expertise économique. En montrant que l’économie moderne s’est constituée historiquement dans une tentative de contourner la question de la justice, il invite à reconsidérer le rôle de l’expert dans les démocraties contemporaines. Loin d’être un observateur neutre, l’expert parle toujours depuis une communauté politique et doit reconnaître les implications normatives de ses jugements. Pour l’Europe d’aujourd’hui, ce diagnostic a une portée particulière : la construction européenne ne pourra progresser que si elle articule plus explicitement les objectifs économiques avec les exigences de la justice et de la puissance.
Ce compte-rendu a été rédigé par Siqiang XIAN.