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Retour sur le colloque « Rousseau, Philosophie et Médecine. Circulation et usages des savoirs médicaux au XVIIIe siècle »

Les 2 et 3 avril derniers a eu lieu le Colloque international « Rousseau, Philosophie et Médecine. Circulation et usages des savoirs médicaux au XVIIIe siècle » Il a été rendu possible notamment grâce au soutien financier et logistique de l’Initiative Europe. L'événement a réuni sur deux journées – le jeudi en salle des Actes à la Sorbonne et le vendredi à l’Académie de Médecine – des philosophes et des historiens de la médecine pour réfléchir aux rapports complexes de la philosophie de Rousseau et du champ médical du XVIIIe siècle.

Dans une brève introduction, Anne Morvan et Théo Courdavault ont rappelé l’état des études rousseauistes sur la question, de manière à faire apparaître le dynamisme de la recherche récente.

La première session, présidée par Christophe Martin, s’est ouverte par une communication de Martin Rueff, intitulée « Starobinski, médecin de Rousseau ». Rappelant la formation médicale de Jean Starobinski, Martin Rueff a replacé l’œuvre de l’interprète, et en particulier la Transparence et l’obstacle, dans son contexte intellectuel. Ce point lui a permis d’expliquer la centralité du chapitre sur la maladie de Rousseau dans la conceptualisation et l’épreuve de sa méthode d’interprétation. 

Rudy le Menthéour a ensuite tiré le fil d’une lecture de Rousseau comme un « hygiéniste » singulier. Après avoir signalé que l’hygiène constitue un territoire peu exploré de la médecine du XVIIIe siècle, il en a montré les ramifications morales, mais aussi politiques. À partir de cette exploration, il a proposé une nouvelle piste d’interprétation de l’œuvre de Rousseau en déplaçant son originalité sur un autre terrain.

Jean Luc-Guichet a clos cette matinée de réflexion en proposant de suivre dans l’œuvre de Rousseau, depuis le Second Discours jusque dans les Dialogues, en passant par la leçon de chimie de l’Émile, l’image du poison et de l’empoisonnement. Distinct du schème de la maladie, dont il se rapproche pourtant, le schéme du poison traverse l’œuvre de Rousseau : il porte avec lui une représentation de l’apparition et de la diffusion du mal. L’empoisonnement fait l’objet d’une dénonciation par le philosophe tant à travers la figure concrète des vins « lithargisés » que de façon métaphorique dans le poison de l’amour-propre. Mais, il est également retourné contre lui par ses adversaires qui l’accuseront d’être un « empoisonneur ». C’est alors le regard empoisonné de l’opinion que Rousseau tentera de dé-poisonner. 

La première session de l’après-midi, présidée par Jean-Christophe Abramovici, visait à explorer la circulation des savoirs médicaux au XVIIIe siècle et à mesurer leur réappropriation y compris par d’autres auteurs.

Dario Galvão y a présenté le rôle central de l’analogie dans la construction de la méthode humienne d’investigation de l’esprit. Il a montré comment le philosophe anglais réfléchit sur l’usage de l’analogie, alors fondamentale dans la progression des sciences de la nature, pour en établir la légitimité et les limites. Lorsque Hume y recourt lui-même dans sa propre enquête, nommée par analogie avec l’anatomie animale, « anatomie de l’esprit », c’est donc en toute connaissance de cause. 

S’en est suivie une communication de Gilles Barroux consacrée à montrer l’importance et la variété du volet médical de l’Encyclopédie. Contre l’idée ancienne d’une pauvreté médicale du XVIIIe siècle, il a offert un panorama – en quelques idées clefs – des milliers d’articles de Médecine. Il a ainsi établi les lignes de force de la transmission, mais aussi de la discussion, des idées médicales au sein d’un ouvrage, qui a de multiples égards, constitue une incarnation du projet des Lumières.

Une troisième session, présidée par Théo Courdavault, est revenue sur la réflexion de Rousseau sur la maladie à partir de sa propre expérience et de sa correspondance avec les médecins. 

Deux communications centrées sur la correspondance de Rousseau avec le médecin Tissot se sont alors répondues. La première de Marco Menin a exposé la manière dont le philosophe s’engageait avec son interlocuteur dans une querelle sur la légitimité du diagnostic médical. La question était alors de savoir qui diagnostique le « moi sensible » ? Par un système complexe de re-négociation de l’autorité médicale, Rousseau parvenait avec Tissot à un accord qui limite les prérogatives du médecin sur la connaissance de l’être sensible. 

Vincent Barras, de son côté, a réinséré la correspondance du médecin et du philosophe dans le cadre plus large de la consultation par lettres. A partir de l’étude du cas de Tissot, lui-même au coeur d’un immense réseau européen de correspondances, il a rappelé les attendus de cette pratique et les ambiguïtés de la relation qu’elle tisse entre médecin et patient.

Enfin Philippe Casassus a exposé dans un parcours biographique l’évolution de l’attitude de Rousseau envers sa propre maladie et à l’égard des médecins qui l’ont suivi. Il a également rappelé la profusion des hypothèses de diagnostics contemporains et rétrospectifs qui ont été posées sur Rousseau. 

La deuxième journée s’est tenue à l’Académie nationale de Médecine. Après quelques mots d’introduction de François Léger, directeur adjoint de la bibliothèque de l’Académie, la première session, présidée par Gabrielle Radica, a debuté sur le thème « Soigner l’enfance ». 

Emmanuelle Berthiaud s’est interrogée sur la singularité des positions de l’Émile sur la question de la douleur des enfants au XVIIIe siècle. En restituant la complexité des débats médicaux sur la question – allant de la banalisation de la douleur enfantine à une forme de rejet de toute souffrance –, son intervention a conduit à mieux situer la singularité de Rousseau. Considérant l’enfant comme un être sensible, il n’exclut pas le rôle formateur de la douleur, à la fois physiquement et moralement. 

Anne Morvan a ensuite montré comment la position rousseauiste sur les soins dus aux enfants s’inscrivait dans une polémique fondamentale sur la question de l’autorité parentale,comprise comme double justification  de l’exercice d’un pouvoir et d’une nécessaire obéissance. Les théories du droit naturel classique, celle de Pufendorf notamment, voyant dans le soin à l’enfant la justification de l’autorité parentale, Rousseau aurait attaqué à la racine ce qu’il voit comme une première forme de la domination en repensant en profondeur cette question du soin à partir de l’attachement.

L’après-midi comportait encore deux sessions. La première, présidée par Céline Spector, s’est penchée sur les rapports de Rousseau à la médecine sous l’angle des théories du vivant. 

Théo Courdavault a cherché à interpréter Émile comme un corps vivant doté d’une normativité interne qui met en difficulté les tentatives de lui donner extérieurement des règles. A partir d’une lecture des théories médicales de la sensibilité et de la marche de la nature, il s’est demandé si cette normativité pouvait s’appliquer à l’éveil de la vie morale au moment de la puberté. 

Laetitia Simonetta s’est penchée sur la formation du sentiment de l’existence chez Émile à travers ses contacts avec le monde. Elle a exploré la proximité de cette conception du sentiment de l’existence chez l’enfant avec celle développée par les médecins vitalistes de l’école de Montpellier et progressivement assimilée par Buffon au fil des éditions de l’Histoire Naturelle. 

Enfin une dernière session s’est tenue sous la présidence de Rudy Le Menthéour, sur le thème « Sexe, genre et médecine ».

Sacha Marignan a étudié l’apparente évolution de la théorie rousseauiste du tempérament développée dans le Second Discours puis dans l’Émile. Il s’est interrogé sur sa fonction dans la construction de la différence sexuelle sous la plume du philosophe. En confrontant l’œuvre de Rousseau au travail de Louise Dupin, dont il fut secrétaire, et aux théories médicales de l’Encyclopédie, il a proposé des pistes d’interprétation. 

Rebecca Wilkin et Angela Hunter ont clos ce colloque par une communication commune dédiée au travail de Louise Dupin. Elles ont montré, à partir d’une analyse de la contestation par la philosophe de l’idée d’une supériorité de la semence masculine, comment Louise Dupin construisait sa critique du préjugé jusque dans le discours physiologique. Le préjugé – qui s’amplifie en se diffusant dans les synthèses médicales – contamine la science et en entrave finalement les progrès. 
 

Organisateur / Organisatrice : Théo Courdavault et Anne Morvan
Événement : Colloque International « Rousseau, Philosophie et Médecine. Circulation et usages des savoirs médicaux au XVIIIe siècle »
Lieu : Sorbonne Université / Académie Nationale de Médecine
Date : 2 et 3 avril 2026
Soutien institutionnel : Initiative Europe, Sorbonne Université, Laboratoire SND, Inspe de Paris, Bibliothèque nationale de l’Académie de Médecine

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