Visibilité de la littérature ukrainienne en France comme dispositif de la circulation des savoirs sur l’Ukraine
Sur le colloque international « Facteurs et acteurs de la (non)réception de la littérature ukrainienne en France » (Paris, du 30 mars au 2 avril 2026).
Introduction
La littérature ukrainienne, longtemps restée à la marge du champ littéraire français, fait aujourd’hui l’objet d’un regain d’attention. Cette réception différée est le produit d’une série de facteurs historiques, linguistiques et éditoriaux qui ont contribué à son invisibilisation. Jusqu’à récemment, l’Ukraine n’apparaissait dans l’imaginaire littéraire français que comme une province périphérique d’un espace russe plus vaste. Cette perception est l’héritage d’une histoire impériale dans laquelle l’ukrainien fut souvent minoré, interdit, ou simplement absorbé dans la catégorie plus large de la « littérature soviétique ».
Dans un contexte de redécouverte et de repositionnement géopolitique de l’Ukraine après 2022, ce colloque a proposé de réfléchir collectivement aux causes multiples et aux mécanismes complexes de la faible visibilité de la littérature ukrainienne dans l’espace littéraire et éditorial français et, plus largement, européen. Bien que des œuvres ukrainiennes soient traduites et publiées en langue française depuis plus d’un siècle, leur circulation reste marginale, éclipsée par la prédominance du canon littéraire russe, des enjeux de traduction ou des dynamiques post- ou ambicoloniales. Ce colloque a donc eu pour objectif d’interroger les médiations, les conditions de traduction et de publication, ainsi que les réceptions – ou non-réceptions – de cette littérature.
Cette première manifestation scientifique qui met au centre de sa réflexion la circulation des savoirs sur l’Ukraine en France via sa littérature a été organisé par les principales institutions académiques formant des spécialistes en traduction français-ukrainien en France et en Ukraine et étudiant ces problématiques, à savoir Sorbonne Université (Galyna Dranenko, Eur’ORBEM - CNRS), l’Inalco (Iryna Dmytrychyn, CREE) et Université de Tchernivtsi (Olena Stefurak, DPhFT). Son inauguration a été faite par Svitlana FOMENKO, l’attachée culturelle de l’Ambassade d’Ukraine en France ; Bernold HASENKNOPF, vice-président délégué Europe Sorbonne Université ; Frederic WANG, vice-président adjoint délégué aux formations, Inalco ; Etienne BOISSERIE, directeur du CREE – Inalco, et Clara ROYER, directrice de l’Eur’ORBEM – Sorbonne Université.
Le programme du colloque, ouvert par une intervention de l’écrivain ukrainien Serhiy JADAN à l’invitation de sa traductrice Iryna DMYTRYCHYN, a proposé deux journées denses de communications scientifiques et de discussions, en rassemblant les principaux spécialistes des études ukrainiennes venant de la France, de la Suisse, de Pologne et de l’Ukraine (il s’agit de 40 participants et participantes qui ont intervenu). La modération des sections a été assurée par les chercheuses et chercheurs de renom dans le domaine de la littérature comparée et de la traduction.
Compte-rendu
Les axes du colloque ont été articulés autour de deux dimensions complémentaires : d’une part, l’analyse des facteurs structurels ayant freiné la réception de la littérature ukrainienne en France ; d’autre part, l’étude des acteurs et dynamiques contemporains qui contribuent à sa (re)mise en lumière, ce qui a permis d’examiner de manière transversale les conditions de visibilité ou d’invisibilité de la littérature ukrainienne en France.
Tout d’abord, les communications prononcées lors du colloque ont mis en évidence le rôle déterminant des personnalités-relais dans la promotion de la littérature ukrainienne en langue française. Cette médiation s’observe déjà dans un contexte historique ancien, notamment à travers la figure de Mykhaïlo Drahomanov en Suisse à l’époque de l’Empire russe (Nikol DZIUB). Dans le cadre des relations franco-soviétiques, elle se manifeste à travers des acteurs tels que Louis Aragon (Johanne LE RAY) et Élie Borchtchak (Iryna SOBCHENKO), tandis que le contexte testimonial est marqué par les contributions d’Emmanuel Raïs et Piotr Rawicz (Olena STEFURAK, Yuliia SAK). Plus récemment, dans le contexte de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, des passeurs comme Bruno DOUCEY et Georges NIVAT deviennent des acteurs efficaces de la dynamique de médiation culturelle dans le domaine éditorial francophone (Galyna DRANENKO).
Une attention particulière a été portée aux « postures traductives », à la professionnalisation de la traduction et aux enjeux éthiques et politiques de cette activité. Les discussions ont également abordé les formes de médiation problématique, les phénomènes de non-réception (celle du roman de Vassyl Barka sur le Holodomor, Le Prince jaune), ainsi que les effets de la marginalisation culturelle dans un contexte post- ou ambicolonial (Svitlana NAMESTIUK sur la littérature du Donbas).
Les communications ont également analysé les contraintes éditoriales, les logiques du marché du livre, les dispositifs de financement et les modes de diffusion des œuvres ukrainiennes en France. Les participant·es (notamment Dmytro CHYSTIAK, Svitlana MAСENKA, Yaryna TARASYUK, Sofiya VARETSKA) ont souligné l’importance des formats (anthologies, collections, presse, numérique) ainsi que des formes intermédiales comme le théâtre, la musique, le numérique.
Une réflexion comparative européenne a également été engagée afin de situer la réception française dans un contexte plus large. Il s’agit de l’importance des médiations centre-européennes, en particulier les passeurs francophones de langues slaves, notamment polonaise comme les activités de Kultura (Konrad KROL) ou russe (traductions de Georges NIVAT). Les intervenant·es ont également étudié les formes de solidarité entre minorités, par exemple entre la diaspora ukrainienne au Canada et la littérature québécoise de langue française (Delphine RUMEAU, Elisabeth KYRIAKOU).
Les interventions ont mis en lumière les mécanismes de construction de l’horizon d’attente des lecteurs francophones, ainsi que le rôle du paratexte dans l’orientation de la réception (Kateryna TARASIUK, Nataliia BORYSHKEVYCH, Christian JACQUES). Les débats ont souligné les tensions entre attentes de lisibilité, formes narratives traditionnelles et textes ancrés dans une mémoire historique et traumatique, souvent mal appréhendée.
Un autre résultat important concerne la fragilité de l’intérêt suscité pour la littérature ukrainienne en France parle contexte de la guerre (Esther SASSIER). À cet égard, il convient de rappeler l’observation paradoxale formulée lors du colloque par Serhiy JADAN, selon laquelle, depuis 2022, la littérature ukrainienne est davantage traduite en France que la littérature française ne l’est en Ukraine. Toutefois, si cette production a connu une forte visibilité à partir de 2022, cet intérêt tend à s’éroder à la cinquième année du conflit, ce qui pose avec acuité la question de sa pérennisation. Dans cette perspective, la sélection des textes traduits apparaît comme un enjeu central. Une surreprésentation des œuvres directement liées à la guerre ou une répétition de corpus similaires risque en effet de produire un effet de saturation, susceptible à la fois de banaliser la guerre et de provoquer un désengagement progressif du lecteur.
Les intervenant·es ont examiné les mécanismes de sélection des œuvres, les phénomènes d’auto-censure, les traductions indirectes, ainsi que la question des rééditions des éditions soviétiques en langue française (Yarema KRAVETS). Une attention particulière a été accordée aux processus de canonisation et de marginalisation des œuvres traduites (Valeriia KOVALENKO sur les textes de guerre féminins).
Les échanges ont en outre porté sur plusieurs problématiques traductologiques, qui ne concernent pas uniquement la qualité de la traduction, mais également des aspects techniques tels que l’unification des transcriptions des noms propres et plus particulièrement des toponymes avec un exemple paradigmatique Kiev⌿Kyïv (Iryna RYMYAK). Le colloque a aussi porté sur les problèmes traductologiques liés aux intraduisibles, aux realii culturelles, (Tetiana KATCHANOVSKA), hétérolinguisme, ainsi que les usages émergents de l’intelligence artificielle dans la traduction littéraire (Olena STEFURAK).
Les discussions ont abordé les dimensions éthiques de la traduction, envisagée comme acte de responsabilité culturelle et politique, contribuant à la visibilité de voix littéraires marginalisées. Elles ont également mis en évidence la nécessité de renforcer le dialogue entre traducteurs de littérature ukrainienne vers le français, notamment par l’organisation de rencontres et d’événements dédiés.
Le colloque a été enrichi par une table ronde « Éditer la littérature ukrainienne en français : défis, expériences, avenir », accompagnée de la présentation d’un catalogue de traductions réalisées par la première promotion de l’école de traduction ukrainien-français (en partenariat avec l’Institut ukrainien en France).
Des visites scientifiques (Institut d’études slaves, BULAC) ainsi qu’une performance littéraire et artistique au Centre culturel ukrainien de Paris ont permis d’articuler recherche, médiation et création. L’excursion aux bibliothèques a permis de mettre en évidence la richesse et la valeur des fonds ukrainiens qui y sont conservés. Cette initiative a contribué à leur donner une visibilité accrue auprès des chercheur/es, tout en inscrivant à l’ordre du jour la question de la valorisation et de la réactivation d’archives encore peu exploitées. Elle a également permis de souligner la diversité de ces corpus, ouvrant ainsi des perspectives pour de futures recherches. Par ailleurs, les étudiant/es et doctorant/es présents ont pu y puiser des pistes concrètes pour enrichir et prolonger leurs travaux, confirmant l’intérêt de telles initiatives dans la formation à la recherche.
La performance littéraire et artistique suivie d’une discussion avec le public, intitulée Collage vocal UNIVERSUM CASSANDRE (d’après la pièce de Lessia Oukraïnka Cassandre, 1907) a constitué une proposition innovante de diffusion de la littérature ukrainienne classique en langue française. En articulant texte de recherche, texte littéraire, musique et dispositifs numériques, tout en mobilisant également des dimensions sensorielles telles que les odeurs, le toucher et les matières, ce format hybride a permis d’explorer de nouvelles modalités de médiation. Cette expérience a non seulement suscité un vif intérêt parmi les participant/es, mais a également contribué à enrichir la réflexion sur les dispositifs de promotion des littératures peu connues ou minorées, en mettant en évidence le potentiel des approches intermédiales et multisensorielles.
Dans le cadre du colloque a également eu lieu la présentation de la Coalition globale des études ukrainiennes, créée à l’initiative de la Fondation du président ukrainien pour le soutien à l’éducation, la science et le sport, de l’Institut ukrainien, du Bureau de la Plateforme de Crimée, du ministère de l’Éducation et des Sciences de l’Ukraine et du ministère des Affaires étrangères de l’Ukraine. L’ambassadrice de la Coalition globale des études ukrainiennes est la Première dame d’Ukraine, Olena ZELENSKA.
Le colloque s’est clôturé par une intervention du slaviste Georges NIVAT, présentant ses traductions récentes de la poésie de Vassyl Stous, un grand poète ukrainien.
Ce colloque a permis de mettre en lumière les enjeux multiples de la (non-)réception de la littérature ukrainienne en France, en articulant perspectives historiques, traductologiques, éditoriales et socioculturelles. Il a également ouvert des pistes de réflexion sur les conditions de visibilité des littératures minorées et sur le rôle central de la traduction comme espace de médiation critique et politique des savoirs sur l’Ukraine. Un texte avec ces propositions sera rédigé et diffusé par les organisatrices.
Le colloque a également montré, à travers l’exemple de la Saison ukrainienne en France, que les stratégies de diffusion doivent être adaptées aux publics visés, dans une logique de diversification des approches. Les modalités de présentation de la littérature ukrainienne diffèrent ainsi selon qu’il s’agit de publics académiques ou de publics plus larges. Dans cette perspective, il apparaît nécessaire de proposer en traduction une plus grande diversité de genres, incluant non seulement la littérature de fiction, mais également la littérature de jeunesse, les textes de non-fiction ainsi que des travaux académiques consacrés à la littérature ukrainienne elle-même.
Enfin, le colloque a souligné la nécessité de développer des formations de passeurs spécialisés dans la traduction de la littérature ukrainienne en France (Olga ARTYUSHKINA, Olena POLOVYNKO), à la fois à travers des initiatives institutionnelles et universitaires en France, telles que la création d’écoles de traduction ou l’intégration de la traduction littéraire dans les cursus. Des formations des traducteurs existent également en Ukraine et doivent être orientées vers les études ukrainiennes à destination du public francophone. Cette dynamique implique par ailleurs une collaboration renforcée avec des spécialistes d’autres disciplines, notamment en histoire, afin d’éclairer certaines périodes ou événements ayant fait l’objet de déformations propagandistes et nécessitant une contextualisation rigoureuse à destination du public francophone.
Conclusion
Les résultats de ce colloque invitent à penser de manière plus systémique les stratégies de diffusion de la littérature ukrainienne en France et, plus largement, dans l’espace francophone. L’enjeu principal ne réside pas uniquement dans l’augmentation des traductions ou des publications, mais dans la construction de dispositifs de circulation efficaces, capables d’articuler de façon durable les acteurs français et ukrainiens. Il apparaît ainsi essentiel de renforcer les réseaux de coopération entre éditeurs, traducteurs, institutions culturelles, bibliothèques et librairies, en s’appuyant sur les relais déjà identifiés comme opérants. Cette approche suppose également de capitaliser sur les facteurs qui ont démontré leur efficacité, notamment les formes de médiation incarnées par des personnalités-relais, les initiatives artistiques intermédiales, ainsi que les dispositifs de diffusion adaptés aux publics ciblés.
La consolidation de ces dynamiques passe par une meilleure coordination des actions, une professionnalisation accrue des passeurs culturels et une attention particulière aux conditions matérielles de la circulation des textes, incluant les enjeux juridiques et éditoriaux. Ainsi, la diffusion efficace de la littérature ukrainienne ne peut être pensée indépendamment des infrastructures humaines et institutionnelles qui la rendent possible. Elle repose sur un réseau franco-ukrainien dans le domaine de traduction et de diffusion de la littérature ukrainienne qu’il convient de rassembler, de structurer, de pérenniser et d’adapter en fonction des publics et des contextes de réception.
Les organisatrices remercient pour le soutien : Eur’ORBEM – CNRS, Conseil scientifique, École doctorale 020, UFR Études slaves à Sorbonne Université ; CREE, Inalco ; GDR Connaissance de l’Europe médiane ; Réseau thématique EST et Initiative Europe.
Source photo : 01/04/2026 Institut d’études slaves. Section « Traduire la guerre ». Modération : Galyna DRANENKO. Intervenantes : Svitlana NAMESTIUK (Strasbourg/Tchernivtsi), Esther SASSIER (Toulouse), Valeriia KOVALENKO (Kramatorsk/Paris), Tetiana KATCHANOVSKA (Kyïv)
Autrice : Galyna DRANENKO, Professeure en culture et littérature ukrainiennes
UFR d’Études slaves Faculté des Lettres
Eur’ORBEM (UMR 8224) Sorbonne Université
Responsable scientifique du projet Numérislav.
Co-organisatrice du colloque
Événement : Colloque international « Facteurs et acteurs de la (non)réception de la littérature ukrainienne en France »
Lieu : Paris, Sorbonne Université (Eur’ORBEM, Institut d'études slaves) et Inalco (Maison de la Recherche)
Date : Du 30 mars au 2 avril 2026
Soutien institutionnel :
Eur’ORBEM – CNRS, Conseil scientifique, École doctorale 020, UFR Études slaves, Sorbonne Université ; CREE, Inalco ; GDR Connaissance de l’Europe médiane ; Réseau thématique EST ; Initiative Europe.
Autres partenaires du colloque : Ambassade d’Ukraine en France, Coalition globale des études ukrainiennes et Initiative Europe, Institut ukrainien en France. Manifestation organisée dans le cadre du Voyage en Ukraine, une Saison de l’Ukraine en France
Programme
Facteurs et acteurs de la (non)réception de la littérature ukrainienne en France
Du 30 Mar. 2026 au 02 avr. 2026